X 15 Ce que la Lame Enseigne à l’Eau.
X 16 Celui qu'on ne peut abattre.
Voilà. Après plusieurs jours de traversée dans le nord du domaine de Sinenfain, nous arrivons dans la forêt d’Astirya. Le soleil décline de plus en plus ici. C’est à peine s’il fait jour. Avec si peu de lumière, ce serait un lieu agréable où vivre, s’il n’y avait pas ce froid mordant. Je ne quitte plus mon bonnet à présent. Même si j’ai l’air ridicule avec, le froid me transit jusqu’aux os sans lui. Durant nos repos, je prenais sur moi et l’enlevais pour échanger avec Aëgis, profitant ainsi de mon tonnelet magique, mais à présent, le porter n’est pas une question, c’est un besoin. L’hinion est plus habitué à ce climat que moi. Il sait comment conserver la chaleur et s’il a froid, son premier réflexe est de bouger avec une certaine ardeur. Apparemment, il n’y a rien de mieux que le mouvement et l’effort pour se réchauffer. Et la magie alors ?
Cela fait déjà plusieurs jours que je l’avais remarqué, mais Aëgis ne semble pas apprécier ce lieu. Plus nous nous rapprochions et plus je sentais la tension grandir en lui. Il m’a déjà raconté que malgré la présence de la forêt sur le territoire de Lebher, les patrouilles de s’aventures plus aussi loin. Nombre d’elfes sont partis pour ne jamais en revenir. La forêt, plus sombre encore avec le soleil absent, faisant office d’avertissement pour les plus téméraires. Sombre et froid, il y règne un silence pesant. Pas un oiseau ne vole à notre passage. Pas un animal ne se cachant à notre arrivée. A moins que les créatures qui soient présentes, n’attendent qu’un instant de faiblesse de notre part pour nous sauter dessus.
Une fois les premiers arbres passés, l’elfe blanc me demande d’économiser notre monture, lui donnant la force de pousser sur ses pattes en cas de problème. Avec mes pouvoirs, je ne crains personnes. Plus le temps passe, plus j’acquière de sort plus ceux-ci sont puissants. Je peux à ma guise mélanger mes fluides pour économiser tel ou tel élément. Mon emprise sur l’esprit renforce encore mon ascendant sur mes adversaires et, désormais, la magie pure que je façonne réduit à néant toute résistance. A cela, il faut rajouter l’épée magique que je porte et qui accroît la puissance de mes sorts offensifs. Pourtant, j’ai une grande confiance en mon camarade. Un des rares en ce monde, à accepter de prendre la route avec moi, un shaakt, dans une forêt à la sombre réputation.
Le paysage défile petit à petit. Les arbres semblent être les mêmes que les précédents, et donne une horrible impression de tourner en rond, sans les petits détails de la flore locale ici et là pour m’assurer du contraire. On ignore exactement où se trouve le clan de la Lune de Gel. Cependant, on espère les trouver, avant qu’eux ne nous trouvent…ou quelque chose d’autre.
Aëgis se redresse soudainement. Le malheureux a dû s’assoupir et rêver à de sombres pensées. Du moins, c’est ce que je pensais, avant qu’il n’agite la tête comme à chaque fois qu’il entend un bruit suspect. Sauf que pour le moment, nous n’avons été alertés de la sorte, que de la présence d’un lapin, d’un cerf et de quelques animaux volant. A force, j’ai pris l’habitude de le taquiner sur le sujet.
« Tu as entendu les ébats amoureux de… » Dis-je avant de me faire interrompre.
« Chuuut ! » S’impose-t-il avec sérieux.
Choqué par son attitude et son excès de vigilance, je ne pipe mot et reste bouche bée, avant qu’il ne pointe ses radars sonores ailleurs. Son cou se dresse et sa tension s’accroît.
« Nhaundar, quelque chose approche. Accélère ! » M’ordonne-t-il d’une voix pleine d’effrois.
« Quoi ? Mais que… » Dis-je avant d’entendre à mon tour un bruit de course de plus en plus fort, de plus en plus proche de nous.
« Fonce Mange-Botte ! Fonce ! » Hurle-t-il.
Sans chercher à comprendre, mon Corgy accélère le pas et nous sauve de justesse. A quelques mètres de là où nous nous trouvions, il y a un bref instant, le tronc d’un arbre se fait déchirer par la charge puissante d’une bête sombre. La taille d’un cheval, la puissance d’un bœuf et vélocité d’un fauve. Une créature que l’on considérerait comme exceptionnelle si elle ne provoquait pas tant d’effrois. Des pattes dotées de griffes tranchantes, le corps parsemé de pics tout aussi aiguisés, une musculature à faire pâlir d’envie les garzocks et une queue fouettant l’air avec puissance. Pourtant, lorsque je jette des regards inquiets dans mon dos, c’est principalement sa gueule que je détaille avec l’attention proche d’un lapin apeuré. A elle seule, sa mâchoire possède tout ce qu’il faut pour éventrer ses proies. Son menton se termine par un pic, assez long pour pourfendre de part et d’autre un être humain et sur les côtés de sa tête, deux excroissances morbides lui permettent de trancher tout et n’importe quoi. C’est d’ailleurs avec cela que cette chose a pu exploser l’arbre un peu plus tôt. Ses crocs brillent d’une lueur affamée, avec la lumière qui s’y reflète, mais je pense sincèrement que ce sont ses deux yeux rouges qui hanteront mes songes pour longtemps.
Alors que le bois du tronc vole en compagnie d’une petite chute de neige, provenant des branches de l’arbre, la bête tourne le reste de son corps dans notre direction et nous prend en chasse. Mange-Botte à beau aller aussi vite qu’il le peut, pousser par le danger derrière-nous, entre ses petites pattes et la charge du traîneau, il n’a aucune chance de lui échapper.
« Aëgis, tiens les rênes ! » Lui dis-je en, lui laissant les lanières de cuir.
Lorsqu’enfin je peux les lui abandonner, à mon emplacement, je me tourne pour faire face autant que possible au monstre de muscle qui nous pourchasse. Me tenant de la main gauche, je libère mon épée de l’autre et l’oriente sur la bête. Insufflant mes fluides de feu, je libère une boule de feu dénué de nature élémentaire, en direction de ma cible qui se rapproche dangereusement. Mon sort s’échappe et rencontre la vivacité de la créature. D’un bond sur le côté, il évite mon sort arrivant de plein fouet et ne se fait roussir qu’une partie de sa cuisse. Cela aura au moins eu le mérite de lui faire dévier de sa trajectoire et de m’offrir un petit temps de répit.
(Ce monstre est rapide. Je ne suis pas sûr de pouvoir l’atteindre avec ma magie dans ces conditions. Nous faut-il abandonner la course et prendre le risque de l’affronter de face ?)
Je tente une nouvelle boule de feu, mais à cette distance, il évite sans mal le coup. Heureusement que je n’use que le strict minimum pour le moment. Fonçant de nouveau sur nous, il bondit de toute sa stature. Je mobilise mes fluides de lumière pour générer un flash qui l’aveugle un bref instant. Il percute notre attelage avec force en déstabilisant la course de Mange-Botte, mais Aëgis parvient à reprendre le contrôle, tandis que la créature s’étale au sol. Immobilisée l’espace d’un instant, je profite de l’occasion pour lancer un sort d’affaiblissement. Un jet d’eau fonce sur lui et grâce à mon contrôle magique de mes fluides, je force le poison sous forme liquide à pénétrer ses pores.
J’aurais certes pu en profiter pour asséner un coup puissant, mais mon sort d’eau lui, agit sur une très longue durée. L’idéal pour une course d’endurance. Malgré mon sort qui le touche, il ne lui faut pas longtemps pour se remettre sur ses pattes, secouer sa tête pleine de neige et reprendre la course. Nous ne l’avons pas blessé, mais à présent, il est plus faible et une idée émerge dans mon esprit.
Nous filons à vive allure et au loin, je cherche quelque chose, un élément de la forêt qui pourrait nous servir. Rien. Que des arbres à pertes de vue et d’après sa capacité à trancher les troncs comme du lard, je doute que cela suffise. Le bruit de ses pas sur le sol est perceptible. Pourtant, en me retournant, je ne le vois pas. La raison est simple, il passe sur le côté et cherche à nous doubler. J’oriente ma lame dans sa direction, mais il esquive un sort qur je ne fais pas venir.
(Maudite bête, il s’attend à recevoir une autre frappe magique. Il s’adapte à mes sorts au fur et à mesure qu’il les voit.)
Continuant sa course, il dépasse mon niveau pour accélérer et à défaut de m’atteindre, se dirige vers ma monture.
(Non ! Pas Mange-Botte !)
Je lance un pilier de terre qui vient s’abattre sur sa gueule, évitant de justesse qu’il ne s’en prenne à mon Corgy. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne recommence. Sans attendre, je prépare un sort qu’il s’apprête à éviter, mais aucun projectile ne s’échappe. En lieu et place, j’envoie mes fluides s’immiscer dans son esprit et brouiller ses sens.
Perturbé, il perd en précision et percute plusieurs arbres sur sa route en persistant à nous suivre. Je ne sais pas combien de temps va durer ce petit manège, mais il faut vite trouver une solution. Il s’adapte à mes sorts et s’il arrive à se prémunir de ma magie psychique, on est mal barré.
Avec ce temps de répit, je me permets d’user de mes fluides pour recouvrir mon mana et guette l’environnement autour de nous.
Toujours rien et notre adversaire continue de nous prendre en chasse, persuadé qu’il arrivera à se repaître de nos chairs. Il ne percute les obstacles naturels sur son chemin, signe que mon sort ne fait déjà plus effet. J’en regrette presque de ne pas m’être arrêté pour essayer de l’achever. Dans notre situation, il ne me reste plus guère de sorts à disposition qu’il ne connaît pas.
Finalement, je pense voir au loin notre salut. Un monticule de pierres étrangement formé. Je ne m’intéresse pas à sa forme, ni aux raisons de sa présence ici, je constate simplement que sa densité est parfaite.
« Aëgis, file vers le tas de pierres ! » Fais-je en hurlant.
« je ne sais pas ce que tu as derrière la tête, mais j'espère que ça va marcher ! » Répond-il en s’exécutant sans poser de question, nous dirigeant vers notre chance de survie.
(Moi aussi.)
Pourtant, la créature arrive bien trop vite sur nous, Mange-Botte commence à faiblir. Nous n’aurons pas le temps de l’atteindre. Réfléchissant, je trouve une autre idée pour le ralentir. Quelque chose à laquelle il ne s’attend pas. Je lance sur lui ma magie terrestre et alors qu’il s’attend à une attaque ou à une perturbation psychique, évitant en slalomant entre les arbres, mes fluides de terre l’atteignent cependant. User de l’étau de boue aurait été peut-être très efficace, mais surtout très compliqué. Je dois cibler là sol à ses pieds au moment précis où il se trouve. Face à Aëgis c’était facile, mais lui, il court bien trop vite pour que je prenne ce risque. En revanche, mes fluides l’atteignent et un amas de pierres s’agglomère autour de lui, formant une protection solide, mais surtout lourde. Ereinté par la course, les coups qu’il a reçus et mon sort d’affaiblissement, mon sort à l’effet d’un poids de trop pour lui.
Même s’il est physiquement puissant, il a lui aussi ses limites. Nous prenons de la distance avec notre poursuivant, suffisamment pour nous rapprocher des pierres. Mon sort ne faisant plus effet, il reprend sa course de plus belle.
« Aëgis, fonce droit sur le tas de pierres et ne tourne qu’au dernier instant. »
« Tu es complètement taré, tu le sais au moins ? » Hurle-t-il en retour, obtempérant tout de même.
Alors que nous nous rapprochons, je me prépare mentalement au sort à venir.
« Nhaundar. » Déclare Aëgis qui laisse percevoir la crainte dans sa voix. Au sol, des cailloux plus présent à l'approche de la structure entravent légèrement notre progression.
Le monstre se rapproche et n’est plus qu’à quelques mètres de moi. Je sens sa haine qui transparaît dans ses yeux et l’envie de nous déchiqueter les entrailles devient plus importante que le besoin de se nourrir de nous.
« Pas encore. » Lui dis-je.
« Nhaundar, on va trop vite ! » Recommence-t-il plus fort. Le terrain commençant à devenir compliqué pour garder le traîneau intact.
La distance entre nous se réduit davantage, je pourrais presque prendre le risque de sauter et de le planter avec ma lame, mais sa puissance ne vient pas de son tranchant.
« Encore un peu plus. »
« NHAUNDAR ! » Hurle Aëgis avec un effrois glaçant dans la voix.
« Maintenant ! » Dis-je alors que le monstre est tout prêt de nous et que je vois que nous sommes assez proches du monticule de pierres.
Je projette mes fluides d’eau dans le sol, générant plusieurs sphères d’eau qui tourne verticalement à une vitesse folle. Elles dégagent la terre à leur naissance et par mon contrôle, relâchent des jets d’eau les unes à la suite des autres. Ne sachant pas où il serait avec précision, j’ai volontairement généré quatre sphères d’eau répartir sur un petit périmètre. Un des jets explose à la fin du traîneau et me projette un peu en l’air. En revanche, la créature se prend un des jets de plein fouet. Entraîné à la fois par sa vitesse et envoyé dans les airs par le jet d’eau, elle continue son envol jusqu’à rencontrer le monticule de pierres dans un impact assourdissant. Détournée au dernier instant, notre embarcation passe de justesse le mur de pierre et nous éloigne d’ici. Assommée, la créature nous permet de souffler et de nous éloigner avant qu’elle ne soit en mesure de reprendre sa course.
Un grognement se fait entendre, suivit des mêmes bruits de courses dans la neige. Il a repris connaissance plus vite que prévu.
(Ce truc est increvable ou quoi ?)
« AEGIS, STOOOP ! » Fais-je en hurlant à plein poumon en regardant devant nous.
Faisant tourner Mange-Botte pour le faire s’arrêter, nous nous immobilisons in extrémis au bord d’un ravin d’une quinzaine de mètres.
« C’était sur la carte ça ? » Dis-je à peine rassuré, d’avoir échappé à un sinistre sort, mais contemplant déjà le danger qui arrive en courant.
« On fait quoi ? On est obligé de lui faire face à présent. »
Le ravin devant nous et la créature derrière. Sur les côtés, nous n’avons bien un chemin pour longer le précipice, mais il sera sur nous d’ici peu.
« J’ai une idée. » Fais-je alors que je fais le tour de nos possibilités.
« Ha toi et tes idées ! » Se plaint déjà l’elfe blanc.
Je m’éloigne de quelques mètres et use de mes fluides pour générer un champ de flamme sur plusieurs mètres de rayon. Le sol se met à chauffer, faisant fondre la neige et rapidement, un brouillard engendré par la fonte soudaine de l’eau solide se crée. Le monstre fonce droit sur nous et camouflé par le nuage de vapeur, j’ordonne à Aëgis de partir à mon signal.
« Maintenant ! »
Nous partons sur le côté, alors que la créature traverse le brouillard à pleine allure. Lorsqu’il remarque le précipice, il est trop tard pour s’arrêter. Pris par sa vitesse, il chute jusqu’en bas en un bruit sourd. A présent protéger par la hauteur qui nous sépare, je regarde le corps de la bête gisant au sol, avant que celle-ci ne se relève.
(Quel monstre !)
Boitant tout de même, elle abandonne finalement son idée de nous pourchasser. C’est une chance, car Mange-Botte lui aussi n’en est pas resté indemne. Boitant d’une de ses pattes, il a souffert de la course. Je l’examine, tandis qu’il couine et comprend qu’une branche s’est logée dans ses coussinets. Sans être particulièrement grave, la blessure reste gênant et après une telle course, assez handicapante. Lui faisant un câlin pour le réconforter, je tire pour extraire l’élément dérangeant. Après un jappement de douleur et quelques couinements, il se lèche la plaie et je m’attends à ce qu’il fasse de même pour moi comme à son habitude, mais il n’en est rien : il tremble. Il n’a pas froid avec la couverture sur lui, non, il tremble de peur après cette rencontre effrayante. Le prenant dans mes bras pour tâcher de faire passer ce mauvais moment, je l’incite à reprendre la route en nous éloignant de notre poursuivant. Au vu des troubles de mon Corgy, nous décidons de l’aider à pousser le traîneau, pour économiser ses forces, le temps de trouver un abri.
Tout paraît calme ici. Le vent souffle, emportant une nuée de neige en poudre dans son sillage. Aucun animal n’est présent. Soit ils se cachent pour survivre dans ce milieu hostile, soit ils ont tous fuit avec la présence de cette chose.
« D’ailleurs, c’était quoi cette créature ? » Fais-je à Aëgis, curieux.
« Ca ? Un loup de Thimoros. Une véritable saleté ! » Réplique-t-il en grimaçant.
« Pourquoi tu ne m'a pas fait utiliser ton truc là, celui pour t'aider dans ta magie ? »
« La vague psychique ? Ce sort à une large portée, mais elle reste limitée. Avec notre vitesse, j'aurais pu ne pas pouvoir en bénéficier. »
Je guette les alentours craignant de voir une autre de ces bêtes, mais la seule chose qui attire mon attention est une chouette, volant dans les cieux. Rien de très remarquable, si ce n’est...une étrange impression qu’elle m’observe.
Un peu plus tard, nous établissons un campement. Aëgis s’occupe de préparer le nécessaire pour la nuit, quant à moi, je passe mon temps auprès de Mange-Botte, pour prendre soin de lui. Vivre en étant le seul chien géant est déjà difficile en soi, mais il n’est pas non plus dans son élément. La frayeur n’est toujours pas passée et malgré un petit repas, grâce à mon appeau à gibier où j’attire de quoi le nourrir, il reste agité, l’empêchant de dormir. J’use donc de ma magie de lumière pour le calmer jusqu’à ce qu’il s’endorme et médite tout près de lui pour le rassurer de ma présence.