X.20 Ascensions au canal des Kaha’Kulis. (suite)
X.21 Quatre continents pour une femme.
Une fois pied à terre, je me rends sans attendre aux portes de la cité. Là-bas, le couple terminait d’atteler le chariot sur lequel nous allions voyager. Nous ne sommes que trois, le couple n’ayant réussi à faire venir aucun autre individu pour le voyage. Ils m’assurent disposer d’un éclaireur, sans que je ne puisse le voir de mes yeux.
Pour ma part, c’est l’impossibilité de les laisser voyager seuls qui m’a forcé à accepter. Ils étaient déterminés à rejoindre Eniod, accompagnés ou non, et l’idée de faire une orpheline m’a poussé à accepter de les rejoindre. Il y a peu, je me suis laissé croire que les cauchemars que je faisais régulièrement étaient des souvenirs refoulés par mon inconscient. Des bribes de mon esprit où l’homme qui hurlait dans les flammes était très probablement mon père.
J’avais quelques réticences à retourner à Eniod depuis ma fuite. À présent, ce sont de nouvelles questions sur mon passé et l’envie de les assouvir qui m’incitent à y retourner. Finalement, cette excursion avec les trois crapules m’aura été bénéfique.
Pressé de rejoindre la cité d’or et surtout leur fille, le couple ne s’attarde pas plus en bavardages. Prenant les rênes, l’homme conduit le chariot tandis que je me place à l’arrière avec la femme, de sorte à pouvoir sortir rapidement en cas d’attaque.
Nous faisons ainsi plus ample connaissance. L’homme et la femme se nomment Tian’ekohou et Maté'nayo. Un couple qui œuvre ensemble à l’oianid Voeilunid, le centre des mineurs et des artisans d’Eniod. Ils devaient transporter des marchandises à Belsia lorsqu’ils ont été attaqués et séparés d’Anhe’tei, leur fille. Une attaque surprenante, non seulement par le dispositif de sécurité déployé par l’oianid, mais aussi par la présence de Gaku’bo, l’éclaireur du convoi, également présent pour notre retour. Celui-ci passe la majorité du temps à scruter les environs dans le ciel, l’idéal lorsqu’on est un aigle.
Maté’nayo m’explique qu’il est plus que son familier, c’est un membre à part entière de la famille. Tout comme le couple, il vit la perte d’Anhe’tei comme une faute qu’il s’impute à lui-même. Blessé par un tireur qu’il n’a pas su repérer, il n’a pu prévenir à temps de l’attaque du convoi ni même rester auprès de la jeune fille. C’est pour cette raison qu’il se démène dans les airs au prix d’une grande fatigue.
Du moins, c’est la justification de la femme. Personnellement, je pense que mon casque en forme de tête d’aigle doit aussi le mettre mal à l’aise. Je le retire pour ne pas éprouver davantage la chaleur d’ici, le gardant près de moi afin de le remettre aussitôt en cas de nécessité.
« C’est bien ce qu’il me semblait. » déclare la femme en portant ses yeux sur mon visage.
« Vous êtes un peu trop grand pour être un ayajpak. »
Elle prononce ces mots sans critique ni mépris dans la voix. Pourtant, je ne peux m’empêcher de le ressentir ainsi au fond de moi, mon enfance et le dédain pour les whiels qui vivaient à Eniod refaisant surface. Mes mots sortent d’eux-mêmes.
« C’est un problème ? »
« Pas du tout ! » déclare-t-elle avec un sourire agréable.
« Il est rare de voir les pieds-lourds habillés comme un ayajpak. »
« Eniod est ma cité. J’y ai grandi, du moins… autant que j’ai pu. Mes parents sont morts alors que j’étais jeune. Mon père… je crois que mon père s’habillait lui aussi de cette manière. Peut-être essayait-il de s’intégrer à la société ayajpak. Jusqu’à il y a peu, je ne me posais pas la question et, comme j’ai passé ces dernières années loin d’ici, je n'ai pas eu l'occasion de me poser la question. »
« J’apprécie l’effort et mon époux aussi. » dit-elle, alors que l’intéressé lève une main pour confirmer ses paroles.
« C’est pour tes parents que tu es revenu ? »
En voilà une bonne question. Dans l’idée, non, mais les dernières découvertes rebattent les cartes et m’ouvrent de nouvelles perspectives. Enquêter sur mon passé ? Pourquoi pas.
« Bien que ce ne soit pas le but initial, je pourrais revoir mes priorités le moment venu. »
« Et quelles sont ces priorités ? » demande-t-elle, le regard empli d’une curiosité bienveillante.
« Laisse-le donc, tu vois bien que tu l’embarrasses ! » gronde gentiment l’homme.
« Cette femme est comme un serpent, dès qu’elle attrape sa proie, elle ne la lâche plus ! »
« C’est comme ça qu’elle a fait de toi son époux, Tian’ekohou ? »
La question tire un rire amusé alors que, dans son dos, la femme lui lance un regard acéré mêlé à un sourire en coin.
« Il dit ça, mais c’est lui qui tenait à faire de moi sa femme ! »
« Et je ne le regrette pour rien au monde. En revanche, Jor’us, appelle-nous Tian et Maté. Tu risques ta vie en nous accompagnant, tu fais partie de la famille à présent ! »
Je laisse le silence répondre pour moi. Même si j’affiche un sourire gêné, je garde sous silence la capacité de ma cape. Si les choses venaient à mal tourner, elle pourrait me rendre invisible et me donner une chance de fuir sans problème. Mais cela les laisserait exposés au danger. Je doute pouvoir agir de la sorte.
« Et au final, quelle est cette raison ? » insiste-t-elle.
Je la regarde un instant sans répondre, soutenant son regard, avant de finalement céder.
« Une femme. »
Le visage de Maté s’illumine, tandis que Tian tourne sa tête sur le côté pour jeter un regard de compréhension.
« Une femme ? En voilà une excellente raison ! Et vous avez un enfant ? »
« Ah, tu vois que ça t’intéresse ! » se moque Maté à son époux.
« Nous n’avons pas passé suffisamment de temps pour cela, même si on peut dire que j’ai parcouru les quatre continents pour elle. C’est… compliqué et assez long à expliquer. »
« Ça tombe bien, on a tout notre temps,… » dit-elle, alors que son aigle passe brièvement se désaltérer avant de reprendre son poste.
« …et il n’y a aucun danger à l’horizon. »
Alors qu’elle me fixe de ses yeux et que je sens l’attention de Tian se désintéresser légèrement de la monotonie du chemin, je prends une grande inspiration et cède à la pression.
Je leur explique ma rencontre avec elle, trouvée dans les geôles d’un mage. J’évoque brièvement qu’il s’est servi de moi, laissant de côté les éléments concernant ma faéra. Je détaille ensuite notre départ pour le Nirtim en bateau, la tempête qui a failli me coûter la vie pour maintenir les voiles. Puis une première séparation, alors que, pour fuir un danger, j’en ai affronté un autre sur un monde inconnu.
À mon retour, nous nous sommes davantage rapprochés, le sauvetage d’esclaves aidant quelque peu. Elle m’a annoncé craindre pour des amis à elle, pris dans des événements inquiétants au Naora, sans m’expliquer pourquoi elle ne s’y rendait pas elle-même.
L’archipel est très loin d’ici, alors je ne parle que dans les grandes lignes de cette histoire à mes compagnons de voyage.
C’est avec un certain chagrin que je détaille que la cité où je l’ai laissée subissait la douleur de la guerre et qu’une fois tout cela terminé, à mon retour, une lettre m’était adressée. Quelques mots d’excuses et la demande de ne pas chercher à la retrouver, que je n’y arriverais pas malgré mes efforts.
Tian et Maté esquissent un sourire amusé lorsque je raconte qu’à peine la lettre lue, j’ai entrepris de prendre le chemin pour Eniod, là où elle s’était rendue, d’après les informations glanées.
Il me faut ensuite évoquer l’abordage des pirates et le combat pour la liberté des captifs, avant que nous ne ramenions le bateau au port le plus proche : Lebher.
Je passe sous silence les informations sur la cape magique détenue par les pirates pour enchaîner avec le message concernant le monde où j’avais porté mon aide. De grandes craintes tournaient autour du fluide spatial pour s’y rendre et les derniers événements là-bas m’ont poussé à y retourner, tandis qu’une camarade s’est rendue à Eniod pour entamer les recherches le temps de mon retour.
« Retour que voilà. »
Tian et Maté restent complètement muets, la sidération les empêchant de faire le moindre commentaire.
« Par les esprits, c’est... je n’aurais jamais pensé qu’un seul être puisse vivre tant de choses en une seule vie ! Et tu es à peine plus jeune que nous ! »
« Le besoin de voyager, le désir d’aider et beaucoup de chance pour survivre. Rien de plus. »
« Hé bien… si j’avais su, je t’aurais demandé immédiatement de l’aide plutôt qu’à ces maudits grands-pas de l’auberge ! » renifle Tian avec dédain.
« Tous les pieds-lourds ne sont pas les mêmes ! » fais-je en me désignant.
« Cependant, je n’aurais pas été contre quelques lames de plus. »
« Nous sommes seuls, nous passerons peut-être inaperçus. »
« Qui sait ? » dis-je dans un murmure en fixant l’horizon.