X.11 Aux portes du marais.
X.12 Trois nids, une proie.
Le reste des dormeurs se réveille et, après un petit déjeuner, nous partons en direction du nid avant que le soleil ne se lève, apportant avec lui la chaleur du jour. Tanéjni prend la tête du cortège et use d’un étrange parcours au sein de la jungle, jusqu’à déboucher sur le fameux marais perdu. L’ambiance y est particulièrement glauque. Au fur et à mesure que nous y progressons, l’atmosphère devient de plus en plus sombre. Un étrange brouillard s’élève au-dessus des arbres et cache la lumière naissante d’un jour nouveau. Les arbres, parlons-en d’ailleurs. Enfoncés dans un bourbier de terre molle et d’eau, ils sont dépourvus de feuillage, à moins que ces espèces n’engendrent naturellement une abondante mousse sur leurs troncs et leurs branches. Une flore assez unique, qui dénote avec celle que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Nombreux sont les champignons au pied de ces êtres de bois et, hormis des insectes assez désagréables, nous n’avons croisé aucune créature. En revanche, qu’est-ce qu’on en entend. Insectes, grenouilles et combien de ploufs dans l’eau à notre approche.
Le chemin que nous empruntons passe d’arbre en arbre, d’un tronc à l’autre, pour éviter de se faire embourber dans l’eau saumâtre. Il n’est pas facile de se risquer sur les racines pleines de mousse, rendant notre progression glissante et compliquée. Pourtant, le chemin qu’entreprend Tanéjni paraît complexe, mais a le mérite d’être sûr.
« Stop. » Alerte notre guide en levant la main pour nous arrêter.
« À partir d’ici, on se sépare. Jorus, tu files tout droit en direction du nid, en suivant mes indications. Don Frarid, tu vas te positionner sur le promontoire pour aider Jorus avec ta magie, une fois qu’il aura attiré les bêtes. Nous, » se désigne-t-il avec Laïné,
« on contourne le secteur pour arriver à l’opposé de la fuite de Jorus. C’est bon pour vous ? » Nul ne répond.
« Des questions ? » Encore une fois, pas d’intervention.
« Parfait. On se retrouve au point de rassemblement avec une nouvelle aventure à ton actif, Jorus. » Termine-t-il avec un clin d’œil dans ma direction.
Lui et Laïné prennent par l’ouest, Don Frarid se déplace à l’est, me laissant seul face à mon propre défi.
Je progresse à mon tour vers mon objectif, en gardant en tête les indications. Celles-ci ont été particulièrement claires et j’atteins facilement le secteur du nid. Il m’est difficile de le cerner dans l’ombre. C’est un étrange bruit inquiétant qui me met en alerte. Le souffle d’un vent rauque, semblant provenir de partout et nulle part à la fois. En cherchant à prendre appui pour localiser le nid, je remarque un détail étrange. Une branche aux taches sombres. Je tends ma main, incrédule, et alors que je sens une chaleur un peu tiède et une texture glissante, près de mes doigts, un œil s’ouvre subitement et me fixe avec une haine profonde.
Je n’ai pas trouvé le nid, c’est même plutôt l’inverse.
(Oups.)
Sans attendre, je prends la fuite avant qu’un croc ne me manque de peu. Des grognements, des sifflements de serpent feulés et de nombreux bruits de pattes retentissent, alors qu’en observant la zone du nid, un nuage de vapeur s’élève, signe que le fameux réchauffement des afrythons vient de débuter. Or, je n’en constate pas qu’un, mais trois. Trois nuages d’air chaud, accompagnés d’autant de signes de vie et d’envie de tuer l’envahisseur.
(Ca, ce n’était pas prévu.)
Ce qui n’est pas prévu, c’est bien l’affrontement avec ces créatures, surtout avec un tel nombre. Alors je décampe fissa. Je cours, aussi vite que le terrain fait de racines de mousse me le permet. Derrière moi, j’entends ce bruit de sifflement feulé, caractéristique des afrythons, mais dans des proportions énormes. Je ne sais pas combien ils sont, mais il doit certainement y avoir l’ensemble des trois nids.
(Je suis curieuse de connaître la raison derrière le nombre de nids. Ils auraient dû être rassemblés autour du même pour maximiser la chaleur.)
(Si cela ne te dérange pas, je ne vais pas m’attarder sur la question pour le moment.)
(Il doit y avoir des sources de chaleur, à moins que la raison ne soit que le trop grand nombre d’individus soit supérieur à l’espace du nid, laissant les individus en haut exposés à la fraîcheur des vents froids.)
(Tu m’es d’une aide précieuse !)
Peu importe la raison, je ne m’éternise pas et cours aussi vite que possible. Je passe par un sentier fait de racines d’arbres, manque de glisser à plusieurs reprises avant d’arriver à la suite de mon parcours. Tanéjni m’a expliqué qu’il fallait suivre un sentier qui coupe en deux un petit lac marécageux. Je constate bien un espace d’eau de chaque côté, mais ce que j’appelle un sentier s’arrête plus loin.
(Merde, je me suis trompé de chemin !)
Mon regard se porte partout, en quête d’une réponse, d’une aide, d’une protection ou de n’importe quoi d’autre. Derrière moi, les afrythons arrivent en nombre et réduisent très rapidement la distance qui nous sépare. Au loin, plus loin d’où je me trouve, une énorme stèle de pierre se dresse, comme pour affirmer que je n’ai pas dévié du chemin. Pourtant, mon chemin de fuite ne coupe pas le lac en deux, il se termine en une langue de terre. Si on peut appeler cela ainsi. J’ai dû mal comprendre les indications.
(Si tu as mal compris, alors on est deux !)
Ma faéra est en plein doute et prise d’une grande panique. J’ai été marin durant plusieurs années, j’ai appris à nager pour ma survie et, même si j’étais capable de nager avec rapidité, je doute pouvoir semer ces créatures dans leur propre habitat. Le chemin va bientôt s’arrêter et il me faut faire un choix. Chercher le secours des arbres en hauteur ou tenter ma chance en fonçant dans l’eau, en espérant atteindre l’autre côté.
(Que faire ?)
Je ne sais pas. J’hésite, je doute et, le temps que je me décide, le chemin de terre laisse place à la voie des eaux.
(Tant pis.)
Je parcours les derniers mètres et saute aussi loin que possible, encouragé par Ysolde.
(Saute aussi loin que t’es con, mon Jojooo !)
Encouragé à sa façon, dirons-nous. Je plonge dans l’eau, comme s’il s’agissait d’une mer, à la rescousse d’un matelot à la dérive. Or, la victime en détresse, c’est moi et, au lieu d’une mer déchaînée, c’est une horde de créatures qui me file au train. Je nage, aussi vite que je le peux, frappant l’eau saumâtre le plus fort possible pour me propulser en avant.
Malgré le bruit que je fais en nageant ainsi, je n’ignore pas de nouveaux bruits inquiétants : des plongeons. De nombreux plongeons. Ils sont déjà sur moi. Ce n’est qu’une question de secondes avant qu’ils ne soient en mesure de me déchiqueter la peau. Il ne me reste que quelques mètres pour atteindre à nouveau un sol à peu près correct. Une distance qui aurait été impossible à atteindre pour certains, mais qui ne l’est pas pour moi.
Usant du grappin oranais, je déploie mon fouet pour le planter dans le sol, quand une mâchoire vient se loger dans mon mollet. Je serre les dents, conscient qu’il ne faut surtout pas céder, et rentre le plus fort possible mon fouet afin de me tracter. J’ai beau donner des coups de pied, la bête ne me lâche pas. J’arrive rapidement sur le sol et, usant de la force de mes bras pour attraper ce que je peux de ferme et m’élancer en avant, j’exécute une roulade qui fait sortir mes jambes de l’eau, élève mon assaillant dans les airs et frappe brutalement ma jambe au sol. Sonnée ou morte, la créature ne se relève pas, à mon grand soulagement. Ma blessure à la jambe n’est pas si grave que cela, les crocs ayant mordu le cuir avant de s’enfoncer dans la chair.
« Don Frarid, ils sont plus nombreux que prévu. Il faut agir maintenant ! » Fais-je en appelant du renfort.
Dos à ce que je pense être les ruines, je regarde l’eau du lac, parcourue par des sillons qui déforment la surface, encore calme il y a peu. Je tente d’évaluer leur nombre pour estimer mes chances.
(Deux… cinq… ça pue… je suis mal… c’est la merde !)
Les sillons continuent de trancher la surface de l’eau, laissant apparaître la peau de quelques-uns de mes poursuivants. Autour de moi, la température ne change pas.
« Don Frarid ? » Fais-je, presque suppliant, ma main cherchant la prise de mon shoge et de ma lame de glace.
(Jorus, je ne sens la présence d’aucun mage dans le coin !)
Quelque chose d’anormal s’est produit et je n’ai hélas aucun répit. Pas moins de trois créatures émergent de l’eau simultanément et de façon parfaitement orchestrée. Je percute volontairement celle de droite pour anticiper son assaut et évite par la même occasion celle venant d’en face. Hélas, la troisième, venant de ma gauche, attrape mon bras et le mord violemment. La douleur est vive et forte, mais mon inquiétude vient du fait qu’une telle prise, agrémentée de secousses de sa gueule, m’empêche de saisir mon grappin.
Je plante ma dague dans le cou de cette dernière. Hélas, malgré le froid et la blessure engendrée, elle ne lâche pas. Adoptant une gestuelle propice à l’esquive, j’évite les assauts des créatures déjà sur moi, mais pas ceux des autres afrythons qui sortent à leur tour de l’eau. Ils me laissent des coups de griffes aux jambes et une morsure qui ne parvient pas à maintenir sa prise. Me voilà désormais en conflit avec cinq créatures, dont une qui ne lâche toujours pas mon bras. Il me faut renverser la situation, et rapidement, sinon c’est la mort assurée.
Galvanisé par mon énergie, je frappe avec force et rapidité mes adversaires sur ce petit bout de terre. Gênées les unes par les autres dans cet espace réduit, et me sachant dans une très mauvaise posture, je fais preuve d’une adresse remarquable et fais mouche. Mes frappes mettent à mal quelques-unes de ces bêtes, le reste sera laissé à l’effet de ma dague de glace, qui aggravera les blessures. Ma riposte engendre un chaos important dans leurs rangs, si bien que, malgré d’autres apparitions, j’évite de nouvelles blessures.
Je passe rapidement ma dague d’une main à l’autre et attrape mon shoge tout en sortant mon fouet de ma main libre.
Sans attendre, je projette mon fouet en haut des ruines et tire de toutes mes forces pour m’extirper de ce guêpier. Bien entendu, j’emporte avec moi des passagers clandestins qui agrippent, griffent et mordent autant qu’ils le peuvent. De mon bras gauche toujours emprisonné, j’use du corps accroché par ses crocs pour frapper un de ses congénères et en fais tomber deux pour le prix d’un. À présent délesté d’un poids gênant, je tire de toute ma force pour me hisser, avec ce qu’il reste des créatures accrochées. Un coup de pied en fait tomber un troisième et les deux restantes arrivent avec moi, accompagnées de coups de dague, maniée malgré ma main endolorie. Sérieusement blessées, celles-là abandonnent, laissant au reste de la meute le plaisir de finir le travail.
Avec une agilité déconcertante, elles gravissent les ruines de pierre et atteignent un sommet vide de présence. Sans leur laisser le temps de me rejoindre, j’ai rapidement dissimulé ma présence grâce à ma cape d’invisibilité et, avec l’aide de mes fouets, j’ai quitté le secteur en m’accrochant aux branches. Ces créatures sont peut-être incapables de me repérer avec leurs yeux, mais je n’ai aucune envie de tester l’efficacité de leur odorat, via le sang que je laisse derrière moi.
Je quitte rapidement le secteur, passant d’un arbre à l’autre avec de nombreuses blessures et surtout la crainte de voir mes compagnons aux prises avec une menace imprévue.
X.13 L’ombre du pacte.