La Forêt du Renouveau

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Yuimen
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La Forêt du Renouveau

Message par Yuimen » ven. 5 janv. 2018 12:42

La forêt du Renouveau

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Au sud de Yarthiss, l’immense forêt du Renouveau s’étend jusqu’en bordure des montagnes de l’est et du sud de la région. Elle est la raison de la renommée des bucherons de Yarthiss mais aussi un lieu étrange, empli de mystère et de légendes. Peu osent s’aventurer à l’intérieur, et tous vous conseilleront de suivre la route qui longe le fleuve à l’ouest, coupant la forêt en deux et permettant de la traverser sans encombre pour rejoindre les plaines qui en délimitent la fin. Seuls quelques chasseurs bravent les dangers de cette forêt en empruntant les quelques sentiers existant, mais sans jamais s’y enfoncer plus que de raison.

Les plus téméraires, ou inconscients, qui osent s’y aventurer découvriront un lieu paisible grouillant de vie, du moins en apparence, car ils apprendront bien vite que seul les plus forts survivent dans cette forêt. Les immenses arbres aux épais feuillages masquent souvent la lumière du soleil et les quelques sentiers visibles ne vont jamais très loin, obligeant les explorateurs à se frayer un chemin à travers la végétation, à enjamber de larges ruisseaux provenant des montagnes et à se méfier de chaque rencontre car n’importe laquelle pourrait bien s’avérer être la dernière.

Si son nom peut faire penser à un lieu paisible et source de vie, certains sauront que cette forêt est surtout liée à une ancienne légende parlant de ses mystérieux gardiens, garants de l’équilibre et de la sauvegarde de ce royaume végétal. Si vous souhaitez vous rendre au cœur de la forêt, prenez garde ! Il se pourrait qu’ils veillent toujours et ils n’aiment guère les intrus, car nombreux sont ceux qui ont tenté de découvrir les secrets de cet endroit, mais aucun n’en ait jamais revenu.

Lieux particuliers dans la forêt:
  • Le sanctuaire des Enfants du Renouveau
  • Le temple de Moura
  • Le temple de Yuimen
  • La Voie verte
  • Les Sentiers des chasseurs
  • Le Coeur

Bertille
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Re: La Forêt du Renouveau

Message par Bertille » sam. 2 juil. 2022 21:15

« Bertille ! OH ! BRINDILLE ! »

Le son sourd de la hache contre le bois se fait encore entendre deux fois avant qu’elle se redresse : chef de chantier ou pas, Bertille ne laisse pas une branche à demi rattachée à son tronc. Pour le temps que ça prend… Elle adosse sa hache contre sa cuisse, tire un chiffon passé à sa ceinture et éponge la sueur qui coule le long de ses tempes. Le soleil décline déjà dans le ciel mais la journée est loin d’être finie et l’effort suffit à réchauffer les corps quelque soit l’heure et la saison.

Autour d’elle, malgré l’interpellation du chef, le travail ne s’est pas arrêté. Ils sont plusieurs à s’affairer sur les chênes abattus le matin, comme elle pour ébrancher et, à mesure que le tronc est libéré, pour les scier en grumes que les percherons pourront tirer jusqu’au chemin où le chariot attend, aux longueurs voulues par les commanditaires. Les plus grosses branches sont encore coupées en bûches, les plus jeunes apprentis lient en fagots les rameaux, font des tas des larges copeaux qui ont sauté : rien ne se perd, tout se vendra ou servira à alimenter le feu le soir. Personne ne ralentit, le salaire sera versé suivant le volume sorti de la forêt lorsque le camp sera levé, et chacun compte sur la somme la plus importante possible.

« Bertille, je te présente Guélon de Yarthiss, sous-intendant du Conseil. »

« ...Madame », hésite le sous-intendant « nous sommes à la recherche d’un scribe missionné par le Conseil pour se renseigner sur les arbres les plus remarquables de nos bois, qui dans un excès d’enthousiasme et d’inconscience est parti seul. Nous souhaiterions le retrouver rapidement pour lui porter assistance et assurer sa sécurité. Maître Herbert nous assure que vous êtes la plus indiquée pour nous guider. »

« Ce serait le barbu qu’on a vu passer hier » précise le chef de chantier.

« Mmmmh… Pendant ce temps là je suis pas sur le chantier… Et ma paye ?"

« Vous serez dédommagée grassement et vos camarades également, pour avoir été privés de votre savoir-faire. Il s’agit d’un savant précieux pour notre cité, et nous sommes prêts à mettre le prix pour nous assurer que rien ne lui arrive de fâcheux. Vous savez, ces gens là à force d’être le nez dans les livres ont une fâcheuse tendance à perdre le lien avec la réalité... »

« Mmmmmh… laissez moi le temps de prendre mes affaires. »

L’histoire pue le mensonge à plein nez. Bertille a déjà rencontré des intendants, sous-intendants, et toute cette clique qui d’une manière ou d’une autre tient les cordons de la bourse : ils ne sont jamais très loin des chantiers, toujours dans les pattes de ceux qui travaillent. Et celui-là a plus l’air d’être un chef des gardes, avec son plastron de cuir, son épée au flanc et ses bottes de patrouilleur. Comme les quatre gaillards qui l’accompagnent d’ailleurs, sûrement pas équipés pour rester plus d’un jour ou deux en forêt, des besaces légères, daguée et épée également, pas une serpe, pas une hache, pas une toile pour s’abriter. Tout aussi dénués que le scribe qu’ils prétendent poursuivre.

Bertille se souvient bien de ce garçon, l’air plus jeune qu’elle, qui avait remonté le chemin, passé le chantier d’abattage sans même s’arrêter pour un salut, avant de s’enfoncer dans la forêt. Il avait l’air plus chassé que pressé de découvrir un bel arbre à coucher sur le papier, façon amant surpris ou débiteur aux poches vides. De mémoire, elle se dit qu’il n’avait guère plus de paquetage, et n’était pas mieux habillé pour s’enfoncer dans les ronciers vers lesquels il se dirigeait inconsciemment. Alors qu’elle serre dans son sac une demi-miche de pain, sa gourde, des salaisons, quelques pommes, sa couverture de laine et une chemise, elle sent un malaise la gagner. Elle laisse quelques consignes à son apprenti, ainsi que ses outils, ne conservant que sa serpe dans l’étui de cuir à sa cuisse, le fer de sa hache dans son sac, le manche comme bâton pour s’aider dans sa progression. La voilà prête à partir.

Les cinq hommes ne semblent pas plus décidés à engager la conversation qu’elle. Au moment d’entrer dans la forêt, Guélon a recommandé la prudence, il ne voudrait pas effrayer le scribe, et puis ce fut tout. Il n’y a eu la veille ni vent, ni pluie, rien qui puisse effacer les traces d’un éventuel voyageur, pour qui sait ouvrir l’œil. Et celui de Bertille est affûté. Elle a suivi son maître, puis d’autres forestiers, dans des coins de ces bois à la recherche d’arbres particulièrement spectaculaires, qui avaient donné plus de fil à retordre à sortir qu’à abattre, de ceux qui constituent la poutre faîtière d’une riche demeure et dont le prix suffirait à bâtir une chaumière de bonne taille. Au cours de ces années, elle a appris beaucoup de choses pour à son tour pouvoir s’aventurer sans peur sous le couvert de la vaste forêt, avec prudence et respect.

La lumière décline plus vite dans la forêt, pas encore assez pour que la charpentière se perde ou trébuche, mais son escorte se fait plus lente. De plus, ils n’ont pas l’air habitués aux marches au grand air. Elle repère un grand sapin qui pourrait leur servir d’abri pour la nuit si une averse venait à se produire, procurant par la même occasion un lit sec d’épines.

« Arrêtons nous pour la nuit ici. Faites un feu là, assez loin du sapin, nettoyez bien les épines. Je vais continuer tant que j’y vois un peu, et revenir. Je verrai peut-être son feu, plus loin, et je pourrai me guider avec celui-ci pour revenir. »

« Je vous accompagne. » propose un des gardes.

Bertille le toise d’un air dédaigneux avant de lâcher : « J’irai plus vite seule. »
L’autre n’a pas le temps de répondre que Guélon fait un geste pour lui dire de laisser tomber. A eux cinq ils réunissent déjà des pierres, du bois sec, et un briquet à amadou fait son apparition.

Bertille
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Re: La Forêt du Renouveau

Message par Bertille » lun. 4 juil. 2022 20:53

Qu’ils parviennent à allumer un feu ou non, peu importe à Bertille : tant qu’ils ne sont pas sur ses talons et qu’ils ne transforment pas la forêt en brasier, tout se passera bien. La lune est large dans le ciel, elle retrouvera bien son chemin, que ce soit par l’odeur de la fumée, la lueur des flammes ou la mémoire des bosquets. Chaque arbre a sa forme, sa circonférence, sa disposition par rapport à d’autres, autant d’éléments qu’elle doit toujours prendre en compte lors de l’abattage et qui demeurent plus constants, même parmi les ombres, que d’autres repères. Au pire, elle attendra le matin, et ils s’inquiéteront.

Non seulement les traces juste avant la tombée de la nuit lui ont paru plus fraîches, mais elle a senti sur le chemin une odeur d’urine plus humaine qu’animale, encore assez forte que ça ait l’air récent. Bientôt il fera trop sombre pour risquer de perdre la piste et hasarder la petite manœuvre qui lui est venue. Si le scribe est bien un scribe, et si comme elle le suppose il est plus fuyard qu’en mission d’observation, alors il cherchera à se cacher avant la nuit, surtout s’il a entendu des bruits de voix, surtout s’il est près. S’il est malin, la traque pourra durer aussi longtemps qu’il sera prudent et que la fatigue ne le poussera pas à l’erreur, plus longtemps encore s’il a de la chance. Mais Bertille ne suivra pas jusque là. En revanche, dans la panique, il pourrait risquer de quitter un abri qu’il pense devenir précaire pour une fuite plus certaine. A ce moment là, elle pourrait le rattraper.

Alors elle oscille le long de la piste tant qu’elle en perçoit des marques, ou ce qu’elle pense pouvoir attribuer à un humain. Là un arbre, ici des buissons, elle tape du bâton, surprend un oiseau qui s’envole, laisse retomber le silence, tend l’oreille. Ce que veut percevoir Bertille, ce n’est pas seulement l’indice d’un mouvement du fuyard, mais s’assurer qu’aucun des gardes de l’escorte ne la talonne à son insu. Qu’ils ne lui fassent pas confiance ne la choquerait pas, après tout, elle est persuadée qu’ils lui mentent depuis le début : c’est pour cette raison qu’elle veut rattraper leur cible avant eux, pour échanger quelques mots, en savoir plus, se faire une opinion.

A sa droite, un bruissement de feuille, puis un autre, un rythme qui n’est pas celui d’un animal qui détale. Elle se retourne à temps pour voir avancer, cassé en deux, une silhouette qui lui avait échappé. Sourire de satisfaction, elle s’élance dans la direction, essayant d’aviser tous les défauts du terrain qu’elle peut dans les derniers rayons du jours qui parviennent à passer les frondaisons. Ni buissons ni poussent ne la gênent dans ses progression, elle doit juste veiller à baisser assez la tête pour éviter les branches les plus basses et rattrape sans peine, à grandes enjambées, ce qu’elle suppose être le scribe, avant de le faire chuter en lui poussant le manche de sa hache dans les jambes.

Avec l’habitude de celle qui est habituée à lutter avec ses frères depuis son enfance et l’avantage que lui donne sa stature, elle immobilise d’une clef de bras, non sans avoir vérifié qu’il ne portait pas d’arme, celui qu’elle découvre être un homme, plus petit qu’elle d’une bonne tête. Il n’a pas crié, n’essaie même pas, le choc et le poids d’un corps plus massif contre le sien semble lui avoir coupé le souffle.

« Il y a cinq hommes dans cette forêt qui cherchent un savant en mission. Je pense qu’ils mentent. Je pense que c’est toi. Je veux entendre ta version avant de te livrer. Ils m’ont peut-être suivie, alors si tu cries, tu es mort. »

« Pitié... »

« Chhhht… Silence. »

De longues secondes passent. Pas un bruit ne se fait entendre, ce qui ne veut pas dire aucune menace. La position de Bertille est inconfortable, allongée contre cet homme dont elle tord le bras pour le maintenir, mais elle n’ose pas bouger de peur qu’il lui échappe. Elle tend l’oreille, mais toujours pas d’autre preuve qu’un des gardes les a suivi. Alors elle risque à voix basse sa question.

« Pourquoi te traquent-ils? »

« J’ai des preuves de corruption au Conseil. Des gens puissants s’en sont rendu compte. J’ai pris de l’or, des preuves, et je suis parti. J’ai de l’or. Je peux vous payer si vous me laissez partir. Prenez tout et laissez moi partir. Pitié... » Sa voix est aussi basse que celle de Bertille, mais la tension la rend cassante, hésitante, au bord des larmes.

« Est-ce que tu sais vivre en forêt ? As-tu des provisions ? »

« Non… je suis parti… Je pensais… J’ai de quoi manger, j’ai une gourde. Je pensais me cacher. »

« C’est raté. Si je te lâche pour te faire une proposition, vas-tu fuir ? »

« Non... »

Bertille se redresse et prend appui sur le manche de hache, prête à frapper fort à la moindre menace. L’homme se redresse, reste à genoux, s’époussette, fait jouer son bras meurtri puis ramasse une besace écrasée sous lui avant de s’asseoir à même le sol, la tête entre les mains, agité de sanglots. La charpentière ne parvient pas à distinguer ses traits, il lui semble jeune, les cheveux bruns tombant sur la nuque et le visage, à peine bouclés.

« Je dois retourner à leur camp. Je les accompagnerai encore un jour, puis je rebrousserai chemin. Il y a un chêne que j’ai vu, plus loin, où tu pourras grimper et te cacher. On suivra une fausse piste, puis je dirai que je t’ai perdu. Attends un jour, une nuit, et encore un jour. Ne descends même pas pour pisser, chie toi dessus s’il le faut, mais tu bouges pas si personne vient te chercher. Tu connais la chanson des trois lutins ? La berceuse ? Oui ? Bien. Alors quand je la sifflerai, c’est la voie sera libre. A ce moment là, on verra »

« Pourquoi vous m’aidez ? »
bégaye l’homme, au moins aussi surpris qu’il était terrorisé à l’instant auparavant.

« T’as aucune raison de me faire confiance, et moi non plus. Mais les cinq types qui te cherchent, ils m’ont menti. Quand on cherche un fuyard, on le dit, y’a pas de honte, les gens aident même bien mieux. Si t’as vraiment volé, leur histoire ça pue. J’aime pas ça, j’ai un bon instinct à ce qu’on dit. Alors je vais te donner une chance. Deux jours, c’est ta chance. Maintenant, silence. On va te cacher. Peut-être qu’ils m’ont suivi, alors prudence. »

L’homme se redresse, époussette rapidement son pantalon et ajuste sa cape. Bertille fronce des sourcils en la voyant, elle ne parvient pas à déterminer sa couleur, mais il lui semble qu’elle le dissimule trop bien. S’il était resté couché, elle aurait pu passer à côté de lui sans le remarquer. Quand il articule une syllabe pour poser une question, elle lui intime d’un geste l’ordre de se taire.

Ils en sont à un stade où l’heure est assez avancée pour que la progression devienne franchement pénible, et Bertille doit se concentrer pour distinguer un chemin et s’assurer de mémoire qu’elle retrouve bien l’arbre dont elle parle. Ils finissent par le trouver : l’homme ne parvient aux premières branches que parce que la charpentière lui fait la courte échelle. Elle attend qu’il parvienne à tâtons à se trouver une fourche assez solide où passer la nuit, avant de rebrousser chemin.

Son manche de hache lui sert de canne et n’est pas trop. Elle finit par repérer le feu et retrouver le camp. Aucun des cinq hommes ne semble revenir d’un marche aussi hasardeuse que la sienne, trois sont déjà couchés sous le sapin, l’un semble veiller près du feu, avec le sous intendant qui demande en la voyant revenir :

« Alors ? »

« Ben pas trouvé, pas vu de feu, j’ai tourné un peu pour être sure, mais rien. Il doit être sacrément endurant pour tracer comme ça... »

« Ce n’est pas parce qu’on a le nez dans les livres qu’on n’a pas de bonnes jambes. Nous finirons bien par le rattraper. Reposez-vous, nous allons prendre les tours de garde. »

« Merci. »

Elle pioche dans le sac qu’elle avait laissé près du sapin sa miche de pain, s’en coupe une large tranche qu’elle mâchonne en la faisant passer avec de grandes rasades à sa gourde, puis tâte le couvert d’épines à la recherche d’une surface de sol dépourvue de racines proéminentes assez large pour étaler sa grande carcasse. Enroulée dans sa couverture, elle ne tarde pas à s’endormir, rattrapée par la fatigue de sa demi-journée de travail cumulée à celle de cette drôle de traque.

Bertille
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Re: La Forêt du Renouveau

Message par Bertille » mar. 5 juil. 2022 11:21

Bertille s’éveille à l’aube, à peine frissonnante. Le couvert du sapin ne vaut pas sa couche de mousse au camp de bûcheron, mais elle a clairement passé une meilleure nuit que les cinq citadins. Leur mine de déterrés ne tient pas tant aux gardes successives qu’ils ont dû prendre qu’à l’inconfort dans lequel ils se sont trouvés. Tant mieux, se dit-elle, ils seront plus faciles à désorienter ; ou au contraire plus dangereux à manœuvrer… La suite de la journée sera déterminante et la fatigue pourrait les pousser à abandonner la traque s’ils la pensent vaine.

Elle n’échange pas un mot avec les gardes, ni avec Guélon, alors qu’elle mange encore un peu de pain et de lard pour se donner des forces. Avant de partir, elle s’éloigne un peu pour vider sa vessie à l’abri des regards : elle n’a fait l’objet d’aucun propos égrillard de l’escorte, mais elle sait que ces hommes restent des hommes et qu’à certain il ne faut pas grand-chose pour que leur prenne des envies. Alors que les cinq autres sont prêts à partir et piétinnent en l’attendant, elle prend le temps de creuser à pleine main dans l’humus humide pour étouffer les dernières braises du feu que les autres hommes s’apprêtaient à laisser derrière eux, preuve de leur négligence et de leur inconscience. Qu’ils s’impatientent, elle ne laissera pas une forêt brûler pour leur précipitation.

A mesure qu’ils progressent, la forêt se fait plus dense, plus ancienne, et la nuit a apporté son lot de traces supplémentaires sur la piste que suit Bertille : elle retrouve son pas lourd, celui plus léger du savant qu’elle a dissimulé, mais aussi tout ce que les bois abritent d’animaux assez gros pour tracer un chemin net dans la végétation. Elle veille à passer au large du chêne où doit encore être caché le fuyard et personne ne fait mine de s’écarter du chemin pour vérifier quoi que ce soit.

Ce qu’elle cherche depuis le début de la matinée se révèle peu après que le soleil a passé son zénith : une sente nette et sèche produite par le passage successif des bêtes, un chemin naturel qui finit par être emprunté car il économise grandement l’énergie nécessairement à en frayer un à travers la végétation. Si elle devait traverser la forêt, elle suivrait ce réseau complexe et serpenterait dans la direction générale qu’elle aurait déterminé : la distance serait plus longue mais sa progression certainement plus rapide.

« J’ai perdu les traces. Il a dû passer par là. »

« Où mène ce chemin ? » demande Guélon.

« Nulle part et partout. Ce n’est pas un chemin d’homme. Un animal passe, un autre le suit, et un autre. Pour eux comme pour nous, c’est plus facile de suivre une route qui existe. Le sol est bien tassé, les buissons toujours déchirés… Je ne sais pas à quelle vitesse il va, je n’irai pas plus loin. »

« Et si je rallonge votre paie ? »

« Rallonge ou pas, j’ai pas de quoi manger assez, j’ai pas pris de quoi camper en forêt, et plus on s’enfonce, moins on sait sur quoi on tombe. Ca fait assez longtemps que j’abats des arbres à la lisière pour savoir qu’à plus d’une journée pour aller chercher un bel arbre, mieux vaut être bien accompagné, et savoir où on va. »


« Mais vous vous débrouillez bien... »

« Je sais suivre une piste. Voilà, c’est fait. Si vous voulez aller plus loin, c’est un coureur des bois qu’y vous faut. Ou vous y allez seuls. Moi je rentre. »

Les quatre autres ont clairement grimacé quand elle a parlé d’y aller seuls, et Guélon n’a pas l’air plus encouragé. Une sale nuit, des griffures de ronces, des gifflures de branches dès que l’on ne prend pas garde, les insectes, la faim et l’inconfort… Et puis tout le monde a entendu les légendes sur la forêt.

« Ah peste soit de ces scribouillards… Eh bien tant pis, je dirai au Conseil d’envoyer quelqu’un d’autre retrouver leur chercheur d’arbre, ou son cadavre. Quelle idée de foncer comme ça en forêt. Vous pensez qu’il pourra s’en sortir ? »

« C’est un habitué ? »

« Pas du tout ! »

« Alors à moins qu’il revienne rapidement à un village ou un camp, vous pouvez dire au Conseil de recruter quelqu’un d’autre, ou de laisser les arbres dans la forêt. »

Cette opinion provoque un soulagement bien trop évident sur le visage de Guélon et les doutes de Bertille sont renforcés.

Bertille
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Re: La Forêt du Renouveau

Message par Bertille » mar. 5 juil. 2022 18:27

Le chemin du retour est un soulagement pour tout le groupe, malgré une nouvelle nuit inconfortable pour cinq des marcheurs : la voie est connue, leurs traces sont aisées à repérer, sortir de la forêt du Renouveau est un soulagement viscéral tant il est évident que trop loin les hommes n’y sont pas les bienvenus.

Le camp de bûcheron est pareil à celui qu’a laissé Bertille : en pleine activité. Elle a perçu de loin les échos des coups de hache, lui donnant la dernière orientation dont elle avait besoin, le craquement lugubre, le fracas des branches et le choc sourd d’un arbre qui percute le sol. Ses camarades la saluent, crient quelques plaisanteries sur le travail qu’ils lui ont gardé de côté. Elle aurait hâte de reprendre ses tâches, laisser la routine et la mémoire des muscles prendre le relai, oublier un instant cette traque étrange, mais il y a un homme qui l’attend probablement encore sur la fourche d’un vieux chêne, et sa conscience ne saurait s’accommoder d’un manquement à sa parole.

Alors que les négociations entre le chef de chantier et Guélon de Yarthiss vont bon train, pour savoir de combien l’absence de Bertille sera dédommagée, et que les quatre gardes étrillent et sellent les chevaux, Bertille calcule. Puisqu’ils ont progressé plus vite après avoir rebroussé chemin, même en attendant qu’ils aient pris assez le large pour que son départ du camp ne soit pas remarquée, même le temps de faire son paquetage, elle devrait pouvoir, en forçant le pas, parvenir au chêne avant la nuit, si le fuyard est encore là. Et pendant qu’elle calcule, elle s’interroge sur les raisons de son choix, sans vraiment en trouver. Sa vie itinérante lui a fait croiser des personnes qui ont quitté leur foyer pour des raisons plus ou moins avouables, plus ou moins traqués pour des actes qu’ils auraient commis ou non : pour qu’elle livre ou dénonce, il faudrait encore qu’il y ait un crime qui le mérite, et puis cette histoire est bien trop asymétrique.

Lorsque les cavaliers semblent loin pour de bon, Bertille interpelle son chef de chantier forestier, qui grimace. Il n’aime guère les conversations avec la Brindille, elle est plus forte tête que lui et a souvent des arguments plus percutants : il n’a même pas la possibilité de hausser la voix comme il le fait avec certains de ses manœuvres, elle est aussi grande et forte que lui, elle s’est contentée de le toiser les premières fois, comme pour le mettre au défi de la menacer réellement. Depuis, il soupire et se résigne, après tout il aime bien sa présence au quotidien, elle ne provoque jamais d’incident et travaille vite, bien et en sécurité.

« Il faut que je reparte en forêt. »

« Ah non ! On va encore prendre du retard, les yus c’est une chose mais j’ai des pièces de bois à livrer et il va encore... »

« Tu te souviens de la fois où la doloire t’es rentrée dans la cuisse ? »

Il blêmit au souvenir de cet accident. Il équarrissait une poutre après une nuit trop arrosée, pour faire prendre de l’avance à son équipe, il voulait prouver qu’il pouvait encore faire plus que donner des ordres. La lame était parfaitement affûtée…

« Je ne t’ai jamais rien demandé à part ton silence... »

Bertille avait imposé ses mains : il avait douillé, la plaie avait mis des semaines à se refermer correctement, la cicatrice le gêne encore parfois. Mais quand il avait vu le sang couler à gros bouillon, il savait pour avoir vu d’autres se vider en quelques minutes ce qui risquait de lui arriver… Elle ne l’avait pas guéri, mais il était convaincu qu’elle lui avait sauvé la vie. Assez longtemps pour faire venir un guérisseur.

« Bon… Ben… On sera quittes ? »

« Ca c’est toi qui voit. »


« Oui c’est bon. Reviens dès que tu peux... »

« Je promets rien. Laisse un signe sur le chantier si je suis pas revenue quand vous aurez fini. »

Il ouvre des yeux ronds. Il y en a encore pour deux semaines de travail, à quoi pense-t-elle !

« On ne sait jamais... »

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