X.16 Aux portes de Belsia.
X.17 La peur de l'enfant perdue.
Située dans une crique, Belsia possède cette caractéristique particulière d’être plus ou moins remplie d’eau en fonction des marées. Pour avoir amarré dans presque tous les ports de Yuimen, c’est bien la seule ainsi faite. Une structure interne qui pourrait poser problème aux défenseurs, limités dans leurs déplacements à marée haute, s’ils ne possédaient pas des élémentaires pour y pallier. Selon moi, il s’agit là d’une des cités les moins faciles à prendre. Entre les défenseurs à l’entrée, qui forment un rempart plus que solide, les élémentaires d’eau qui permettent la maîtrise des accès de la ville, le seul point faible des Ayajpak est la mer et leur véritable problème à voguer sur les eaux. Or, Belsia a cet aspect unique d’avoir en son sein une histoire liée aux pirates de la région. Ainsi, à défaut d’être une menace maritime, les éarions qui résident dans cette cité renforcent la faiblesse bien connue des hommes de la jungle.
Je progresse dans la cité en quête d’un lieu où je pourrais manger, soigner mes blessures et me reposer. Avec une grande aisance, mon instinct de baroudeur me guide jusqu’à un établissement nommé la Néréide Bleue.
(Dis plutôt que c’est ton ventre qui t’a conduit jusqu’ici.)
Il est vrai que mon estomac possède un sens de l’orientation inné, particulièrement en ce moment, lorsqu’il se met à grogner.
L’intérieur de la taverne possède un petit côté qui me rappelle Lebher. Cela vient certainement du fait que tout ici tourne autour de la mer, même les plats cuisinés. Je n’aurais pas été contre un morceau de viande, mais dans mon état, je ne vais pas faire le difficile.
J’aurais davantage profité de la cuisine atypique de la taverne, si l’ambiance n’était pas morose dans la grande salle. Les têtes sont basses, les mines sombres et les échanges se font à voix basse. Aucune conversation au-dessus d’une autre, pas d’éclat de rire, mon retour dans la région ne risque pas d’alimenter les bardes du coin.
Arrivant au terme de ma soupe de poisson, un couple débarque dans la taverne. Des Ayajpaks, d’après leurs tenues pleines de plumes, leur petite taille et leur teint bronzé. Ils attirent l’attention de toutes les personnes présentes en entrant en trombe. Balayant l’assemblée du regard, ils braquent leurs yeux sur une table occupée par deux hommes, des whiels à leur taille et aux vêtements contrastant avec la région, équipés pour affronter une menace armée.
Les nouveaux venus entament la conversation en frappant leur table.
« Qu’est-ce que… vous nous aviez promis de nous conduire à Eniod ! Expliquez-vous ! » Tonne l’homme de rage.
Face à lui, ses interlocuteurs ne semblent pas frémir. Ils avalent une grosse cuillère avant de répliquer à leur tour.
« Je crois vous avoir déjà expliqué, non ? Avec les attaques en recrudescence, c’est devenu trop risqué. » Réplique l’homme en mangeant tranquillement, sans se soucier de l’attitude agressive de son interlocuteur.
« Et le supplément fourni, à quoi a-t-il servi ? » Insiste-t-il.
« Comme je vous l’ai dit, supplément ou non, je ne prendrai pas la route. C’est vous qui avez insisté pour me donner cet argent, et on vous remercie pour ce repas ! » Se moque-t-il en retour avec son camarade.
Le remue-ménage commençait à me taper sur les nerfs. J’avais déjà passé un sale moment dans les marais, je n’avais clairement pas envie de profiter de mon repas en étant dérangé de la sorte. Me levant pour aller jusqu’à l’agitation, j’observe la tension monter d’un cran, en enfilant mon casque à plumes.
L’attitude désinvolte du whiel assis, renforce la colère de l’ayajpak. Ce dernier le saisit par le col pour le relever à sa hauteur. Celui-ci se laisse faire, peut-être parce qu’il sait que le rapport de taille est en sa faveur. Il toise l’ayajpak d’une bonne tête et demie, souriant avec malice à l’idée d’inverser le rapport de force.
Pour autant, l’ayajpak ne se laisse pas démonter. Ils ont l’habitude de regarder les autres ethnies humaines de la sorte. Ils ne les craignent pas et perçoivent ce genre de scène différemment. L’absence de peur dans les yeux du plus petit force le plus grand à en faire davantage. Profitant que l’attention soit portée sur le duel de regards, il dégaine une lame dissimulée dans son dos et s’apprête à frapper, ou à la placer vivement sous la gorge de son interlocuteur virulent.
Le bras décrit un arc de cercle rapide, avant d’être stoppé par une main qui le saisit. Surpris, il pose un regard sur le bras qui l’a arrêté, avant de remonter jusqu’au malpoli qui a osé l’empêcher d’agir.
« Pas de sang ici, l’établissement ne sert pas ce genre de produit. » Fais-je, tenant avec fermeté le bras armé.
« Quel est le problème, au juste ? »
Jusque-là resté muet, le compagnon du whiel se lève en portant sur moi un regard froid. Il pose une main sur le manche de son arme, mais un coup de pied le cueille derrière le genou et le fait ployer.
Le whiel soumis à mon étreinte me lance un regard à la fois courroucé et incrédule. Il fait face à un ayajpak, mais d’une taille bien différente des siens et surtout, la force que je déploie le déstabilise également.
« En quoi ça te concerne ? » Grogne-t-il.
(Mmh, mmh. Mauvaise réponse.)
Faisant glisser ma prise de l’avant-bras jusqu’au poignet, je fais tourner celui-ci, arrachant une grimace de douleur à celui qui subit la torsion.
« Il y a que j’aime manger dans le calme ! Quel est le problème ? » Fais-je ensuite à l’ayajpak.
Surpris de voir un des siens aussi grand, il lâche prise avant de répondre plus calmement, mais toujours agacé.
« Cet homme a promis de nous escorter à Eniod. Nous avons même payé un supplément pour le risque et il n’a pas tenu parole. »
« Était-il d’accord avec ce supplément ? » Dis-je, pointant le contraste avec les arguments entendus plus tôt.
« Accepter l’argent, c’est accepter l’accord ! »
Pour les whiels, il n’y a d’accord que s’il est ouvertement déclaré. Et encore, ça, c’est lorsqu’il n’y a pas d’entourloupe. En revanche, pour les ayajpaks, pas besoin d’accord oral. Il y a un certain honneur dans les échanges. Accepter l’argent, c’est accepter l’accord, comme ils le disent souvent. Pourtant, que cela implique des richesses, des biens ou des actes, lorsqu’une partie fait sa part, cela engage l’autre à faire la sienne, sans quoi son honneur sera entaché.
« Vous avez accepté son argent sans faire ce qu’il demandait ? »
« Oui, mais… » Commence-t-il à répondre avant de gémir de douleur, la torsion sur son poignet s’accentuant soudainement.
« Si vous ne comptez pas réaliser votre part, rendez-lui son argent ! »
« Non ! Je veux… »
« Peu importe la raison, il ne le fera pas. » Fais-je à l’homme, avant de revenir vers le whiel.
« J’ai pas raison ? »
« Absolument. Je ne compte pas risquer ma vie. Surtout pour si peu. » Clame-t-il, avant de lâcher sa bourse de yus de son autre main.
« Bien. L’affaire est donc réglée ! Bonne journée, messieurs. » Dis-je en relâchant ma prise.
Je retourne à ma table, tournant le dos. Derrière moi, les deux whiels empruntent le chemin de la sortie, laissant le couple d’ayajpaks dans l’établissement. Alors que ma main reprend ses alléchants allers-retours, je suis rejoint par le couple.
« Et vous ? Vous êtes très fort. Nous ne craindrons rien si vous nous escortez jusqu’à Eniod ! » Déclare-t-il en posant ses mains sur ma table.
« C’est quoi ces histoires d’escorte ? Il y a des bêtes sur le chemin ? » Dis-je, étonné par une telle insistance.
« Quoi, vous n’êtes pas au courant ? » Demande-t-il avant de s’asseoir et de m’expliquer.
« Il y a une recrudescence des attaques shaakts. Ils se cachent dans la jungle et perturbent les liaisons jusqu’à la cité d’or. On pense qu’ils veulent isoler la cité. »
« Ils se frotteront à la défense de la cité, comme toujours. Il vous suffira d’attendre. »
« Impossible ! Nous ne pouvons nous le permettre ! »
« Et pourquoi un tel empressement ? »
« C’est notre fille. » Explique la femme à ses côtés.
« Nous avons été attaqués en chemin par les shaakts et le convoi a été séparé en deux. On ne sait pas ce qui lui est arrivé. Est-elle en sécurité ? Est-elle protégée ? En tant que parents, nous ne pouvons vivre dans une telle incertitude. »
L'attitude plus douce et posée de la femme, contraste avec sa situation et la peine qu'elle exprime. Cela témoigne d'une grande maîtrise et d'une totale abnégation qui fait me frémir au plus profond. J'ai compris il y a peu ce qui se cachait derrière mes cauchemars. Qu'ils s'agissaient en réalité du souvenir refoulé de mon propre père, brûlant dans les flammes pour me protéger. Néanmoins, le risque est trop grand.
« Je comprends. Néanmoins, je ne peux vous aider. J’ai eu mon lot de problèmes en venant depuis… le nord. Je reprendrai ma route une fois remis. »
« Reprendre votre route depuis le nord ? Vous allez à Eniod ? »
« Je… heu… oui. »
« Donc si nous trouvons un guérisseur, vous pourrez nous escorter ? »
Je souffle longuement avant de devoir leur expliquer la situation.
« Un seul homme ? Face à, au mieux, un contingent ? Aussi doué que sera votre escorte, un seul homme ne suffira pas. Je suis désolé. »
Mes arguments font mouche. La femme accuse le coup et baisse la tête, dépitée.
« Je vois. Merci tout de même pour votre aide. Nous ferons sans, finalement. »
« Faire sans ? C’est-à-dire ? »
« Nous prendrons la route seuls ! »
« Seuls ? Mais… et les shaakts ? »
« Pour notre fille, c’est un risque que nous sommes prêts à prendre. »
(Quels parents ! Mon père aussi a sacrifié sa vie pour moi. Je…je ne peux les laisser subir le même sort. Surtout si je suis en mesure de leur porter assistance.)
« Attendez ! » Fais-je avant qu’ils ne partent.
« C’est entendu. Vous avez ma parole. Trouvez-moi un guérisseur et je viens avec vous. »
Le sourire se dessine sur les visages du couple.
« Nous revenons rapidement. Quel est votre nom ? »
« Jorus. »
« Alors à très bientôt, Jor'us. »
X.18 Mise au point avant le départ.
X.18 Mise au point avant le départ.