(((Dans les épisodes précédents...:
1:
Haple est bannie d'Anorfain pour avoir, sous le coup de la colère, tué sa mère à l'enterrement de son père et se retrouve à l'Est des Duchés..
2 -4: Haple est capturée en chemin vers Beauclair par deux puissantes magiciennes , les Soeurs du Saint Livre Nétone et Nacota(
PNJ). Celles-ci lui font perdre connaissance en l'intoxiquant à la Douce Féérie.
5-8 : Haple se réveille au Couvent des Soeurs du Saint Livre avec un mal de crâne carabiné et aucun souvenir de comment elle est arrivé là: Quid des évènements à Beauclair! A force d'espionner ses nouvelles consoeurs, elle découvre que les Soeurs Nétone et Nacota expérimentent sur des enfants tels qu'elle-même pour identifier l'Elu de Zewen, destiné à "rassembler les fluides".
9-10: Lors du festival de la bière de Haenian, Haple fait la rencontre de l'un de leur cobaye potentiel,
Grégoire (PNJ), frère de la Vicomtesse et confronte la soeur Nétone. Haple, laissée pour morte, survit de justesse à l'expérience fluidique à laquelle la Soeur l'a soumet. Recueillie par l'Académie des bardes, Haple médite sa revanche et identifie comment monter en puissance : il existe un "guide" qui lui permettrait d'écrire son propre destin.
11-13: En menant son enquête, Haple découvre qu'il s'agit d'une relique qui la guidera vers des runes et se l'approprie. Profitant d'être en odeur de sainteté à Beauclair, elle fit une copie de leur recette de vinification secrète à leur insu et la rapporta à Grégoire et Oryanne Désirelle pour leur vendre. La vicomtesse conçut alors un plan qui renvoie sur la route Haple, sous le couvert d'une nouvelle identité : transmettre la recette au régent Ybelinor pour semer la zizanie entre les duchés.
)))
Chapitre 14 : Départ d'un nouveau genre
01. Pluie d'ébène
Un nouveau coup de ciseau ; une nouvelle pluie noire qui tomba au pied du miroir. Perdue dans ses pensées, Haple fixait du regard l’amas informe : ses cheveux recouvraient une bonne partie du plateau en bois de houx dans un disgracieux fouillis. Traits noirs sur fond blanc. Ce contraste qui avait fait la beauté de sa chevelure ébène contre sa peau d’albâtre trouvait ici une triste fin.
L’adolescente redressa le menton, refoulant le trouble qui menaçait de la faire vaciller dans sa résolution. (
Haple dois disparaître). Dans son reflet, les lèvres cerise de la fugitive ne tremblèrent pas. Dans son cœur, elles s’entrouvrirent pour laisser échapper une plainte inaudible. (
Cœur de pierre). Cette formule par laquelle elle commandait à ses fluides telluriques de l’endurcir ne l’aidait guère dans cet exercice d’un autre genre. Et pourtant, il le fallait. Alors, les doigts tremblant d’une lâcheté qu’elle ne se connaissait pas, la transformiste finit sa besogne de mauvais cœur, grimaçant lorsqu’un coup de ciseau hésitant lui tira les cheveux.
La douleur physique, étrangement, éclipsa un moment celle de l’âme. Suffisamment, pour lui permettre de se rappeler que ce n’était pas la première fois qu’elle changeait d’identité. Cheveux longs, cheveux courts… quelle différence ? Fille, garçon… quelle différence ? Non, ce n’était pas la même chose, elle le sentait bien dans sa chair, mais … (
Non, ça suffit ! Finis les enfantillages). Elle avait pris une décision, il y a déjà une semaine. Elle s’était confortée dans son idée depuis. Et puis, Grégoire était déjà au courant – et l’adolescente ne supporterait pas de lui donner à croire qu’elle manquât de caractère. Alors, elle n’avait d’autre choix que de poursuivre sa transformation.
Passant sa main libre sur son crâne, Haple constata le changement. Ses cheveux, coupés à un centimètre, rebiquaient désormais et offraient une résistance nouvelle au passage de ses doigts curieux. C’était une sensation délicieuse ; l’adolescente ne put retenir un sourire idiot. Entre velours et hérisson, son cuir chevelu lui évoquait un paillasson. Ou plutôt, une brosse aux poils de Gakhaï. Elle réalisa alors qu’elle n’avait jamais touché ainsi la tête d’un garçon… (
Pas besoin, quand on en est un soi-même). La pensée l’amusa et c’est avec l’esprit plus léger qu’elle finit sa besogne, tentant au mieux d’égaliser les longueurs de sa coupe en brosse.
Quelques contorsions et grimaces plus tard, le bruit des ciseaux sur le bois sonna gaiement la fin de l’hécatombe kératineuse. Alors, les yeux plantés dans leur reflet, Haple prit une grande respiration. (
Quel est ton nom… ?) Comme pour faire connaissance avec ce nouveau personnage, elle mit son visage en mouvement. Froncement de sourcils : (
« Hubert, le patibulaire »). Peu convaincue, elle détendit le front et affaissa le coin de ses lèvres, de ses paupières, peignant sur son visage les traits de : (
« Baudouin, le chagrin ») … Non. Elle se passa les mains sur le visage pour le remodeler comme elle l’aurait fait d’une poterie mal engagée.
Un fragment de cheveu lui chatouilla la narine. Par réflexe, Haple expulsa l’intru d’une brusque et sèche expiration. S’observant dans le miroir, Haple lut dans ce geste accidentel le signal ostentatoire de mépris qu’affectaient souvent les riches marchands à la vue de ses habits usés, de son visage encrassé ou encore de son odeur…musquée. L’adolescente se redressa. Nuque droite. Menton relevé. Regard au loin. Elle faisait face à :
-
Gauthier, l’altier, énonça-t-elle avec morgue, une demi-octave plus basse que sa voix naturelle.
Le son était plaisant à l’oreille. Mais, justement, à ce propos…
-
Avec tes oreilles pointues, commenta l’Hinïonne pour elle-même,
ce n’est pas très crédible. Je crois que tu es plutôt : Ellad…
Sa voix mourut brusquement. A peine ces deux syllabes formulées qu’une angoisse sans nom avait surgit du plus profond de son âme. (
Non). Pas « sans nom ». Elle en avait la chair de poule : le souvenir de son père s’était imposé à elle, aussi inattendu qu’implacable.
-
Elladhen, murmura-t-elle avec un mélange de révérence et de défiance.
L’homme à la mort de qui son univers tout entier avait basculé. Il n’avait pourtant jamais montré signe d’intérêt pour l’enfant ingrate qu’elle avait été. Pas plus qu’elle ne lui avait accordé la moindre pensée au cours de ces deux années d’aventure. Alors, pourquoi maintenant ?! Le visage d’Elladhen junior ne lui offrit pour toute réponse que son regard noir, désarmant d’intensité.
-
Astrid, l’appela-t-on dans son dos en tapant à la porte.
Dissonance cognitive ! Elladhen, Astrid – ses identités se percutaient, mais ce fut Haple, l’air hagard, vulnérable, qui se retourna. La voix de Grégoire l’appela à nouveau, étouffée à travers l’épais panneau de chêne clouté qui la protégeait du monde extérieur le temps de sa métamorphose. Elle n’était pas prête.
-
Un instant, lui demanda-t-elle.
Au prix d’un pincement sur le dos de la main, Haple se ressaisit et se mit en mouvement. La pièce était opulemment meublée avec ces tapisseries au couleurs vives et ces rideaux qui faisaient rempart à l’assaut de l’hiver conquérant, mais aussi avec ces innombrables coussins, coffres, fauteuils, tables basses comme hautes, plantes vertes en pots et vases aux fleurs séchées… tout cela ne semblait avoir d’autre fonction que d’en mettre plein la vue aux invités (
et de me gêner dans mes déplacements !).
Manquant de trébucher sur un tapis excessivement épais, Haple rejoint finalement le lit à baldaquin sur lequel avait été déposé la tenue qu’elle avait commandée. Sans attendre Haple retira son vieux doublet de bure grise et réprima un frisson. De froid ? De honte… ? (
Non). Chaque entaille racontait une attaque à laquelle elle avait survécu, chaque salissure une aventure au grand air. Cette guenille était le tableau de ses exploits de jeune fille et elle n’en rougirait pas. Néanmoins… Haple s’empressa de la laisser tomber en boule à ses pieds et de troquer sa chemise musquée pour les atours, fraîchement lavés et repassés, qui l’attendaient sur le lit.
Effleurant le tissu du bout des doigts, elle se plongea une nouvelle fois dans la contemplation des luxueux vêtements. Des chausses de velours rouge sang, amples et côtelées comme si le précieux tissu poussait sur les arbres, pendaient sur coin du lit, une bande soyeuse de même couleur dissimulant la couture dans la longueur des jambes et un triangle rutilant marquant fièrement le trône de sa virilité supposée. A côté, une chemise de soie blanche, fraîchement lavée et repassée, attendait d’être enfilée pour accueillir la pièce maîtresse du costume.
Trônant sur la pile, une paire de gants aussi sombres que rutilants, et une note manuscrite. (
Une écriture féminine...). Était-ce la couturière, ou la vicomtesse, qui lui écrivait ces mots énigmatiques?
Cuir de Woger : pour les rencontres avec qui le courant ne passe pas.
Mais la pièce maîtresse était pliée à côté, baignant dans la lumière du matin qui traversait le verre coloré des vitres avoisinantes. Taillé dans un velours rouge sang, réhaussé ici et là d’un cerf bondissant ou d’un lévrier aux abois crochetés dans un fil de soie argenté, un doublet tel qu’elle n’en avait jamais possédé constituait la troisième pièce de sa première toilette masculine. Cette dernière était une pièce de maître, non seulement par la richesse de l’étoffe et la finesse des ornements, mais aussi par les éléments que la couturière y avait savamment intégrés.
Sans attendre, Haple enfila la chemise blanche, le tissu soyeux glissant sur sa peau. Ô extase des sens ! C’était un plaisir indicible que d’en sentir la caresse à chaque mouvement. Les grands de ce monde pouvaient-ils jamais être malheureux, s’ils évoluaient dans une telle volupté ?!
-
Astrid ! se rappela Grégoire à elle, la frustration transparaissant clairement dans sa voix comme pour démentir la pensée naïve qu’elle venait de formuler.
Haple poursuivit son travestissement : glissant ses mains dans le doublet, elle trouvait la poche cousue qui dissimulait sa prochaine couche. Une bande de soie. Blanche comme sa chemise. De la largeur d’une main et de la longueur de ses bras étendus… (
ça devrait faire l’affaire). Alors pinçant l’étoffe sous l’aisselle entre son bras et son flanc, l’adolescente déroula la bande de soie, au plus près de son corps, sur tout le tour de son torse jusqu’à ce que sa poitrine naissante n’apparaisse plus que comme un léger relief. De peur que l’assemblage de fortune ne se défasse au moindre mouvement, Haple fixa les deux extrémités au moyen d’épingles à nourrice que la couturière avait eu la présence d’esprit de joindre au paquet.
Curieuse de voir le résultat, Haple attrapa d’une main le reste de sa tenue et retourna devant le miroir. Hideux : la chemise était toute plissée par la bande. Mais au moins, pas de trace de sa poitrine de jouvencelle. (
Et encore moins une fois le doublet enfilé…) Joignant l’acte à la pensée, Haple passa les bras, puis la tête et les épaules dans la tunique. Elle était ajustée au plus proche de sa peau, taillée serré comme la couturière en avait reçu l’instruction, et le papillon eu le plus grand mal à s’extraire de sa chrysalide, ou plutôt d’y entrer.
Lorsque sa tête émergea finalement du col, la jeune fille s’observa dans le miroir. Epaulettes militaires qui masculinisait sa silhouette, col haut qui dissimulait l’absence de pomme d’Adam : tout y était. Et qu’il avait fière allure cet Elladhen ! Quelle superbe ! Quelle rutilan…
-
Astrid, bon sang, il faut qu’on y aille, s’écria cette fois un Grégoire excédé, en tambourinant sur la porte.
-
J’arrive, j’arrive !
S’arrachant à la contemplation de son alter égo masculin, Haple sortit hâtivement de son pantalon montagnard et glissa une jambe puis l’autre dans le divin velours de ses nouvelles chausses. Sans prendre le temps de vérifier l’harmonie de l’ensemble, la jeune fille traversa la distance qui la séparait de la porte et l’ouvrit pour laisser entrer son compagnon d’aventure.
Le regard du jeune homme dit tout ce qu’il y avait à dire, et certainement plus que sa bouche, qui si elle s’ouvrit en grand, ne produit aucun son. Le pauvre Kendran était dépassé par le spectacle qui s’offrait à lui.
-
Eh bien, entre. Tu voulais entrer, non ?
Le blondinet au teint pâle, obtempéra, comme un pantin tiré en avant par des fils.
-
Alors, qu’est-ce que tu en penses ? lui demanda Haple en faisant un tour sur elle-même.
-
Qu… qu’est-ce que… tu as fait ? balbutia-t-il en réponse.
-
Enfin, tu le savais. Avec les Sœurs du Couvent bientôt à ma recherche, il fallait que je disparaisse. Fini Haple, fini Astrid. Voici venu Elladhen !
Et avec une cabriole enjouée, la ménestrelle ajouta en aparté :
-
Ellad, pour les intimes.
Grégoire vacilla et prit appui sur la porte. Le contact du chêne sur sa peau lui redonna consistance, suffisamment pour qu’il reprenne ses esprits et ferma la porte, comme pour cacher une abomination.
-
Hapl…
-
Tut tut, le reprit-elle.
Ellad.
-
Ellad, l’obligea Grégoire de mauvaise grâce,
j’espérais que tu changerais d’avis une fois face à la folie de ton plan.
-
Vraiment ? répliqua-t-elle, narquoise, étouffant la voix intérieure qui lui soufflait qu’elle n’était, en effet, pas passé loin de tout abandonner.
-
Tu ne comprends pas. Peut-être qu’en Anorfain, les mœurs sont plus permissives, mais ici, une femme habillée en homme…
-
Ou un homme en femme… joua-t-elle avec ses nerfs.
-
Ne plaisante pas ! Tu pourrais avoir de sérieux ennuis. Ce n’est pas contre la loi, mais … on t’embêterait.
Devinant la pudeur du jeune nobliau derrière cette euphémisme, Haple redevint sérieuse.
-
Je sais Grégoire. Le risque que je prends ne m’avait pas échappé. Mais c’est parce que c’est si impensable que je me voyage en homme que j’ai recourt à ce subterfuge. Dis-moi, alors, est-ce que je passe pour un garçon ?
Grégoire fit un pas dans sa direction et lui tourna autour, un air appréciateur sur le visage. Faisant mine de lever une main sur elle comme pour s’assurer de la réalité de ce qu’il voyait, il se ravisa devant le regard menaçant du dit Elladhen. Et penaud de conclure :
-
Oui. Je pense que la plupart des gens n’y penseront pas à deux fois. Tu fais plus jeune que ton âge et ton origine elfique expliquera ce côté androgyne qui transparait dans la finesse de tes traits, dans la légèreté de ton ossature. Mais... tes cheveux…
Haple se passa machinalement la paume de la main sur ses cheveux en brosse, un sourire aux lèvres :
-
Quoi, "mes cheveux" ?
-
Laisse-moi au moins finir le travail. La coupe est trop irrégulière pour quelqu’un du rang que ta tenue signale. On croirait un môme des rues qui a détroussé un garçon de bonne famille.
L’orpheline ne fit pas remarquer que ce n’était pas loin de la vérité et hocha du chef. Lui faisant signe de la suivre, elle se dirigea une dernière fois vers le miroir. Là elle s’assit sur une chaise finement ciselée et regarda attentivement la main de Grégoire s’emparer des ciseaux tandis que l’autre se posait sur son crâne. Surprise. Le contact était chaud. Ferme. Doux. Elle réalisa alors qu’il ne l’avait touchée. Pas comme cela, en tout cas. D’une pression délicate, le jeune homme lui fit pencher la tête en avant, exposant ainsi à ses ciseaux le champ de bataille qu’elle avait laissée là où ses contorsions n’avaient pas suffi. Là où sa nuque était exposée au souffle du jouvenceau. Un frisson la parcourut de la tête au pied.
-
Ne bouge pas. Ellad.
En cet instant, ce prénom n’aurait pu sonner plus faux.
>> Suite : 05/06