Habitations

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Marcy
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Re: Habitations

Message par Marcy » mer. 7 oct. 2026 10:47

Embuscade

« Donc, si je résume, c’est une créature inconnue, possiblement créée par un des lieutenants de la Déesse Noire. Ce truc servait d’espion en enfilant le corps de ses victimes, n’est pas un mort-vivant et on ne sait pas comment le tuer. Si tant est qu’on puisse. »

Marcy hoche la tête. Le résumé d’Estio de son exposé sur ce qu’elle sait de la créature est simple et concis et retient les points essentiels. Les deux adultes se regardent, comme s’ils doutaient néanmoins des dires de la jeune fille. Ce qui fait immédiatement froncer les sourcils de cette dernière. D’autant plus lorsqu’Estio reprend la parole.

« C’est… particulier... Et d’où tiens-tu ces informations ? »

« Herle Krishok. »

« Le nécromancien ? »

Nouvel hochement de tête face aux deux hommes incrédules. Eux, visiblement, connaissent le nom de ce mage, tandis qu’elle ne l’a découvert que le matin même, parce que Xël a décidé que c’était une source d’information qui valait la peine d’être explorée. Non sans raison, bien qu’ils n’aient toujours pas de solution contre la chose qui se balade en ville. Estio se passe une main sur le visage alors qu’Hector croise les bras en s’adossant plus fermement sur le dossier de sa chaise. La rouquine n’a pas besoin de magie pour lire le scepticisme dans leurs expressions.

« Vous ne me croyez pas ? »

« Admets que c’est difficile à croire. Comment tu aurais pu rencontrer un type pareil ? »

« Une idée de Xël. »

« Xël ? Almaran ? »

Nouvel hochement de tête. Nouveaux regards incrédules. Et un peu impressionné du côté d’Hector, également. Pour son jeune âge, Marcy connaît des sommités qu’aucun adolescent normal ne devraient avoir eu l’occasion de côtoyer. Même si, dans le cas de Xël, ladite sommité est plus abordable que la plupart des gens ne peuvent le penser. Reste que la mention de l’aéromancien n’aide pas totalement a écarter le doute du regard d’Estio. Mais, au vu de la situation, il choisit de faire confiance à la petite rouquine qui semble en savoir plus qu’eux.

« Admettons. Admettons que tout ça soit vrai, comment on se débarrasse de cette chose ? »

Marcy hausse les épaules d’un air indécis. Elle n’a aucune réponse à offrir à ce sujet. Ni Krishok, ni Xël n’ont été capables de la renseigner à ce sujet. La nature de la créature reste à débattre et, sans avoir la possibilité de l’étudier, Krishok n’avait aucune solution définitive à apporter. Contrairement à Hector.

« Si on la découpe, elle ne posera plus problème. On la renverra aux Enfers d’où elle n’aurait jamais dû sortir ! »

« Ce n’est pas un mort-vivant… »

« Qu’importe ! »

La simplicité de la solution d’Hector, même si l’efficacité est sûrement relative, a au moins le mérite de tirer un sourire à Marcy. Et pendant qu’Estio et lui argumentent sur la meilleure façon d’agir, Marcy se demande si elle ne devrait pas aller demander de l’aide à Xël. Après tout, s’il y a bien quelqu’un capable de les aider et de mettre cette créature en pièce, c’est bien lui. Mais sa proposition ne reçoit qu’un accueil mitigé. Au mieux.

« Ça attirerait trop l’attention sur nous. Je ne sais pas toi, gamine, mais je n’ai pas envie de finir en prison. Et si un des héros de ce monde s’en mêle, ça va forcément attirer les regards de tout u tas de gens. Des gens trop puissants. »

Marcy n’est pas vraiment d’accord avec cet argument. Elle est persuadée que Xël serait prêt à faire l’impasse sur leurs petites activités annexes. Après tout, il a ignoré les raisons qui ont fait que cette créature l’a prise en chasse. Mais elle ne parvient pas à les convaincre. A la place, ils se mettent en tête de tendre une embuscade à la créature.

« Elle semble nous pister. Donc elle va forcément venir jusqu’ici. On connaît mieux le terrain qu’elle, on la prend par surprise. »

« La dernière fois, on était cinq et elle n’a eu aucune difficulté à tuer Marvin et blesser Hector… »

« On n’était pas prêt, gamine. Cette fois, on l’est. La différence est énorme et en notre faveur. Maintenant qu’on sait ce que c’est. »

Marcy n’est guère emballée par l’idée, mais elle n’at rien de mieux à proposer. L’idée de demander de l’aide à Xël est une nouvelle fois rejetée et le plan de tendre une embuscade à la créature est validée par les deux autres. Un plan sans réel plan. Ils n’ont qu’à attendre que la chose se présente d’elle-même à la porte et ils lui tomberont dessus sans qu’elle n’ait le temps de réagir. Sur le principe, Marcy n’est pas contre profiter de l’effet de surprise. Mais elle n’arrive pas à se défaire de ce sentiment désagréable. Comme si quelque chose lui échappait en étant pourtant juste devant ses yeux. Elle ne s’en ouvre pas aux deux autres, elle sait déjà qu’ils mettraient ça sur le compte de sa jeunesse et de son inexpérience. Elle a pourtant vu de près ce dont la créature est capable dans un corps humain qui n’était pas spécialement taillé pour le combat. Et elle n’a aucune idée de ce que ça pourrait donner avec le corps de Sam. Rien de bon, probablement.

« Marcy, il vaut mieux que tu restes avec nous le temps qu’on règle cette histoire. »

« Quoi ? mais pourquoi ? »

« Je doute que tu aies envie de te retrouver seule face à cette créature. »

Marcy ouvre la bouche pour arguer qu’elle l’a déjà fait et s’en est sortie, mais elle n’a effectivement aucune envie de revivre ça. Elle hoche la tête, non sans exprimer son agacement d’un soupir bien senti. Avant, cela aurait agacé Hector, mais il accueille ça avec un sourire.

« Allez, ne fais pas la tête. On te laisse la chambre. Tu peux aller y monter tes affaires. »

Ses affaires constituées, en tout et pour tout, de ses armes et des fringues qu’elle a sur le dos. Mais elle imagine qu’elle peut au moins essayer de poser son manteau et de faire son lit pour que ce soit à moitié confortable. Elle grimpe les escaliers sans guère de motivation, encore persuadée que prévenir Xël serait le plus judicieux. Elle traverse rapidement le petit couloir et ouvre la porte. Elle s’arrête sur le seuil de la pièce et fronce les sourcils. Elle ne se souvient pas que la fenêtre était ouverte, tout à l’heure. Bah, Hector a dû ouvrir pour aérer la pièce. Pas très malin vu la situation, mais si elle peut éviter de dormir dans une chambre qui sent le bouc, elle ne va pas se plaindre.

Un grincement de latte de bois la fige, le pied encore au-dessus du sol. Un frisson lui parcourt l’échine et elle se jette en arrière alors qu’une lame fuse et tranche l’air là où sa gorge se trouvait une fraction de seconde avant. Elle trébuche et son dos heurte brutalement le mur du couloir. Elle se tâte la gorge frénétiquement, constatant qu’elle n’a rien, avant de lever les yeux. Sam – ou plutôt la chose qui le manipule – apparaît dans l’encadrement de la porte, le même sourire inquiétant sur les lèvres et ses yeux complètement noirs fixant la rouquine. Il penche la tête et semble étrangement heureux de la voir.

« Enfin… C’est la troisième fois que tu m’échappes. Il n’y en aura pas d’autre. »

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Ezak
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Re: Habitations

Message par Ezak » mer. 7 oct. 2026 23:37

Un matin, je reçus un billet de Maisonneuve. Simple, peu de mots, comme à son habitude.

« Réception chez moi, demain soir. Les familles de vos recrues seront là, et deux ou trois personnes qu'il vaut mieux connaître. Venez en pourpoint. X.dM. »

Je compris rapidement l'idée de cette invitation. On allait m'exhiber, moi et mes recrues par procuration. Le cheval qu'on sort pour la foire. Ça ne me déplaisait pas autant que je l'aurais voulu, et c'était bien là le problème. Je prenais bien trop le pli de ce monde alors qu'il n'y avait pas si longtemps, je squattais un quartier d'Omyre avec d'autres. Dans un sens, la vie là-bas était plus simple. Dès que vous sortiez vous risquiez de vous faire tuer. Ici je jouais une partie dont je ne connaissais pas toutes les règles alors que tout le monde autour de la table semblait les avoir apprises au berceau. Moi, je les avais apprises à moitié d'un père qui les maîtrisait, avant qu'on me mette dehors en plein milieu de la leçon.

Le jour venu, j'arrivai à la villa à cheval, seul. J'avais bien tenté de faire venir Ezra, mais elle avait décliné. Quant à Blanche, je n'allais certainement pas prendre le risque de ramener son excentricité dans ce lieu empli de gens importants. Comme l'avait demandé Maisonneuve, j'avais enfilé un pourpoint noir, et j'avais gardé à ma ceinture Mongoor et Lassiria.

« D'Arkasse ! Enfin, j'ai failli attendre. »

« Il faut bien que je me fasse un peu désirer, » plaisantai-je.

Il rit et me poussa dans la foule sans me laisser le temps de choisir une direction. Il avait visiblement un itinéraire prévu pour moi. La salle était bondée de nobles. Les rires étaient gras et sentaient les yus d'or. Le père de Lucille m'attendait au premier cercle. Gros, rose, une bague à chaque doigt. Il me serra la main à deux mains.

« Ser d'Arkasse ! Ma Lucille ne parle que de vous, que de vous ! Vous nous la rendrez formée, n'est-ce pas ? Un peu de poigne, de la tenue, et puis le nom que ça lui fera ! »

En mon for intérieur, je me dis que j'en doutais. Lucille devait parler de moi les dents serrées, comme on regarde un mur qu'on rêve de défoncer, vu ce que je lui faisais vivre sur le terrain. J'étais plus dur avec elle qu'avec les autres, parce qu'elle avait les épaules pour le supporter. Ce n'était pas pour rien qu'elle s'était rapprochée d'Ezra. Je gardai ça pour moi et m'inclinai poliment.

Celui de Médérik se tenait un peu à l'écart, près d'une colonne. Grand, les cheveux gris coupés court, le visage fermé, un verre à moitié plein qu'il ne buvait pas. Il m'adressa deux mots, « Il tient ? », je répondis « Il tient », il dit « Bien » et retourna à son verre. Je m'en voulus d'être soulagé qu'au moins celui-là ne me fasse pas la cour. Il n'avait vraiment rien à cirer de ce fils. Cela me fit un peu de peine pour lui, et cela me rappela mes relations compliquées avec mon père. Il avait aussi peu de considération pour moi, c'était sûr.

Puis nous passâmes un peu plus loin devant un petit cercle de la noblesse de robe qui se refermait sur lui-même. Un vieux magistrat long et maigre, des lunettes d'argent sur le bout du nez, qui joignait les doigts avant chaque phrase à coups de « Voyons, voyons ». À côté de lui, une dame d'âge mûr, mère de l'un de mes petits blonds, un éventail fermé qu'elle tapotait contre sa paume de manière incessante. Elle finissait toutes ses phrases par « n'est-ce pas ? » sans jamais attendre qu'on réponde. Des gens qui administraient, qui jugeaient, qui comptaient. Qui n'avaient jamais eu à se salir pour le faire. La conversation fut on ne peut plus futile et j'en sortis presque épuisé devant tant de vide.

Puis Maisonneuve m'amena vers les deux personnes qu'il valait mieux connaître.

Deux chevaliers, la trentaine bien tassée. L'un portait une moustache large qu'il lissait du pouce en parlant, une voix de basse. L'autre, plus petit, avait le teint rond, et des joues qu'on ne se forge qu'à table. Moustache portait au côté une épée de parade au fourreau incrusté de pierres, dont la poignée n'avait pas une éraflure. Maisonneuve me les présenta d'un geste, avec les titres et rien de plus. Je retins les titres plutôt que les noms et je tiquai, étonné de croiser d'autres chevaliers. Je les croyais tous morts à la guerre.

« Messieurs. C'est un honneur. »

« Ser d'Arkasse, » dit Moustache. « On parle beaucoup de vous. Le Sanguinaire, c'est bien cela ? »

« Le surnom me précède, c'est commode. Ça évite les présentations. »

J'avais déjà l'esprit à ce qu'on fait entre gens du métier : situer l'autre. J'ajoutai donc, avec une cordialité de vétéran, convaincu qu'on allait échanger des souvenirs de fumée et de boue :

« Je me disais qu'il était étrange que je ne vous aie pas croisés à Kôchii. Mais peut-être que je n'ai pas retenu tous les visages, ou que vous êtes restés sur place pour aider Oranan pendant que nous rentrions avec la dépouille du roi. »

Il eut un petit rire, de ceux qu'on réserve à une question amusante.

« Oh, nous n'y étions pas, hélas. Le service du Royaume nous a retenus ailleurs. »

« Retenus ailleurs ? »

« Oui, j'étais assigné aux greniers de la capitale, » précisa Grosses-Joues avec un air de franche fierté. « L'intendance, c'est un nerf de la guerre, vous savez. Et lui à la liaison avec les alliés. »

Il me fallut plus d'une seconde pour que la phrase finisse d'entrer. J'étais incrédule. Je restai planté là, le verre à la main, à regarder deux chevaliers en pleine santé me raconter qu'ils avaient passé la bataille la plus meurtrière du siècle dans un grenier et dans un courrier, avec le sourire de ceux qui ont fait un bon placement. J'avais encore dans les yeux la plaine après la bataille, tous ces corps qu'on avait couchés les uns à côté des autres parce qu'on ne savait plus où les mettre. Combien de ceux-là étaient morts à la place de ces deux-là ? Combien avaient pris une lance dans les mains pour que quelqu'un d'autre garde les ongles propres ? Je sentis la colère monter d'un cran, froide, lentement, comme toujours.

Je m'entendis répondre, d'un ton faussement poli :

« Ah. Certains ont de la chance. »

Moustache hocha la tête, flatté, comme si je venais de le féliciter.

« Quelqu'un devait bien rester pour garder les sacs de blé au chaud, je suppose. Je vous en suis très reconnaissant, Messieurs. Sincèrement. »

Ils sourirent tous les deux. L'ironie leur passa au-dessus de la tête sans même leur frôler les cheveux. Je vidai ma coupe pour avoir quelque chose à faire de mes mains. Ces deux imbéciles ne valaient pas qu'on s'y arrête, et pourtant j'étais là, à les écouter, parce que Xander me regardait et que j'essayais de faire preuve de courtoisie comme mon statut me l'imposait.

Grosses-Joues se pencha vers moi comme on parle à un confrère, du ton de celui qui a quelque chose à vendre.

« Justement, Ser, nous voulions vous parler d'un projet. Vous avez vu l'état de la chevalerie, après Kôchii. »

« Il n'en reste rien, » enchaîna Moustache sans lui laisser finir. « Les ordres sont décimés. La quasi-totalité des chevaliers sont tombés là-bas, et le Royaume ne peut pas rester sans chevalerie. Nous songeons à fonder un nouvel ordre. »

« Avec des gens de bonne naissance, » reprit Grosses-Joues. « Éduqués, qui connaissent les usages. On ne ramasse pas ça dans les rues. Des familles qui ont fait leurs preuves, de vraies familles. Vous avez le nom, d'Arkasse, vous avez les exploits, vous avez la faveur de la Princesse. Nous, nous avons les fils, les fonds, les appuis. Un ordre à nous, dont vous seriez cofondateur. »

« Cofondateur ? »

Je n'allais pas prétendre que le mot m'avait laissé froid. Mon nom au fronton d'un ordre chevaleresque. C'était exactement ce dont je rêvais depuis l'enfance, ce pour quoi j'avais fait ce que j'avais fait, vu ce que j'avais vu. Pendant trois respirations, j'y crus.

« Oui ! » reprit Moustache. « Justement, on dit que vous formez vos hommes avec les gamins du caniveau. Mêler nos fils à ça… Maisonneuve a le cœur large. On ne fait pas un chevalier avec de la boue, d'Arkasse. Vous le savez mieux que personne, vous dont la maison est tombée justement pour avoir mal choisi ses fréquentations. »

Je serrai un peu la main sur le verre, me retenant de na pas l'exploser sous la pression. Nul n'avait le droit de s'en prendre à mon nom de la sorte. Et cette histoire de nobles « de bonne naissance », oui. Et les autres ? Job, le fils du forgeron, Edouard et sa rigueur, Varn et son instinc de gerrier et sa technique lacunaire,, Margot la fille du menuisier ? Renvoyés à la rue ? Ou priés d'aller rejoindre l'armée régulière, plus conforme à leur rang ? Mon escadron, la propriété de Xander, le travail de Corvus, tout ça avalé par deux planqués qui voulaient s'offrir une légende avec mon nom pour caution. Mon nom sur leur façade pour faire honneur à leur absence.

« Si je comprends bien, les chevaliers sont morts, et vous voulez en fonder de nouveaux, des braves, des vraies, à la place. »

« Exactement ! »

« Il n'y a que deux sortes de braves dans ce Royaume, Messieurs. Ceux qui sont morts à Kôchii et ceux qui en sont revenus vivants. Vous n'êtes ni dans l'une ni dans l'autre. Je ne vois pas en quoi vous vous mettez dans cette case. » lâchai-je avec sécheresse.

Il y eut un petit blanc. Grosses-Joues rosit.

« Ser, nous avons tous payé le prix de cette guerre. Plusieurs d'entre nous, dans nos familles, ont perdu des fils. Vous ne pouvez pas… »

« Et vous, combien en avez-vous perdu ? »

« Ce n'est pas la question… »

« Combien ? » demandai-je tel un inquisiteur.

« Aucun, » dit Moustache, un ton plus bas. « Je n'ai pas d'enfant en âge de… »

« Zéro, donc. Alors ne vous rangez pas parmi ceux qui ont perdu quelque chose, Messieurs. Vous n'avez perdu que votre dignité, et encore, il aurait fallu en avoir une. Quant aux mères qui ont enterré des fils, je les respecte trop pour les mêler à ça. »

Je n'avais pas élevé la voix. À peine assez pour que le cercle voisin se retourne, et puis le suivant. Un silence s'étendait autour de nous, par vagues.

« Dites-moi, ce grenier. Combien de sacs, à la fin de la campagne ? Vous les avez comptés vous-même, un par un ? Le blé vous a raconté la bataille ? Y a-t-il eu des éventrés par les hordes de rats ? J'imagine que vous les avez repoussés avec bravoure. »

Quelqu'un derrière moi étouffa un rire dans sa coupe. Je risquai un regard par-dessus mon épaule, juste assez pour voir qu'il n'était pas le seul. Un jeune homme aux cheveux roux, cadet de quelque petite maison, avait la main plaquée devant la bouche et les épaules qui tressautaient. À côté de lui, une femme au collier de perles venait de se découvrir une fascination soudaine pour le plafond. Des gens que je n'avais jamais vus, qui avalaient la morgue des grandes maisons depuis des années et qui se voyaient offrir le spectacle qu'ils n'osaient pas se payer. Moustache était devenu rouge jusqu'aux oreilles. Sa main alla vers la poignée de son épée de parade et je baissai les yeux dessus, avec une politesse infinie.

« Je vous en prie. Elle doit sortir rarement. Faites attention, vous risqueriez de ne plus savoir la rengainer. »

Je ne vais pas mentir : j'aimais ça. J'aimais regarder leurs joues passer du rose au gris, entendre les murmures s'élever autour de nous. Une partie de moi me le reprochait vaguement, la partie qui se souvenait de ce qu'on gagnait à humilier un homme en public, c'est-à-dire un ennemi. L'autre n'avait aucune envie de s'arrêter.

Ce fut le vieux magistrat qui s'avança le premier, doigts joints.

« Voyons, voyons, Ser d'Arkasse. Vous outrepassez. Ces messieurs sont chevaliers du Royaume, comme vous. On ne parle pas ainsi à un pair, qui plus est devant des dames. »

« N'est-ce pas ? » ajouta la dame à l'éventail, tac, tac. « Je m'étais laissé dire que vous étiez courtois. »

« Je suis courtois, Madame. Je l'ai été toute la soirée. »

Le père de Lucille avait rejoint le groupe, rose devenu pâle, mouchoir à la main.

« Ser d'Arkasse, mesurez vos paroles ! Nous ne pouvons pas nous déchirer dans la noblesse. Peu importe où nous nous trouvons, nous servons tous le Royaume ! »

« Je ne déchire personne, Ser. Je constate qui a pris l'épée et qui ne l'a pas prise. Votre fille l'a prise, et plutôt bien. »

Ça n'arrangea rien. Des hommes se rapprochèrent des deux chevaliers, les entourant comme on entoure un blessé. Pas n'importe lesquels : ceux dont les titres sonnaient le plus fort, dont les maisons avaient les façades les plus larges, et qui n'avaient aucune envie qu'on se mette à demander à chaque noble de la salle ce qu'il avait fait pendant la guerre. La salle se coupait en deux sans que personne ne bouge de sa place.

Le magistrat prit la parole, doigts joints, l'air de dicter une sentence.

« Voyons, voyons. Il est de notre devoir, Ser, de vous demander des excuses. Publiques. À ces messieurs. Après quoi nous pourrons considérer l'incident comme clos. Sans quoi… » laissa-t-il en suspens.

Des excuses.

Aux deux hommes qui avaient gardé les chaises au chaud pendant que des gamins mouraient pour eux. À ceux qui, trois minutes plus tôt, me proposaient de bâtir un ordre sur des cadavres dont ils n'avaient même pas vu la couleur.

« M'excuser. Auprès de ces messieurs ? »

« Parfaitement ! » dit Moustache, qui retrouvait de la voix maintenant qu'on lui servait des troupes. « Devant tous ceux ici présents ! »

Ils s'y mirent ensemble. La dame, le magistrat, le père de Lucille, deux autres que je ne connaissais pas, un gros trésorier qui n'avait pas ouvert la bouche de la soirée. Tous en même temps, sur le ton de ceux qui récitent une leçon commune. « La chevalerie est sacrée. » « Un noble ne parle pas ainsi. » « Ce n'est pas l'exemple qu'on attend d'un héros. » Je les écoutais se couper la parole sans s'en apercevoir, se donner raison les uns aux autres à chaque phrase, et je me demandais d'où venait cette certitude tranquille que le nombre fait la vérité. Peut-être qu'à force de vivre entre gens qui s'approuvent, on finit par prendre l'écho pour une preuve.

Pas tous, cependant. Autour du cercle qui criait le plus fort, d'autres se tenaient à distance, le verre à la main, et ne disaient rien du tout. Un vieux seigneur à la jambe raide, adossé à une colonne, qui avait manifestement connu une vraie guerre quelque part, observait Moustache comme on observe un chien qui a fait sous lui. Le rouquin ne riait plus, mais n'avait pas cessé de sourire. Ceux-là se taisaient, et je compris que leur silence n'était pas contre moi.

Dans le fond de la salle, le père de Médérik n'avait pas bougé d'un pas. Il ne disait rien. Il me regardait placidement, l'air de faire un compte, sans que je sache s'il l'établissait en ma faveur.

Je sentis la chose monter. Pas la colère froide de tout à l'heure, celle qui se tient au chaud derrière les dents. J'entendis la voix de Vandrak, un soir, dans un salon d'Oranan : « un noble ne se salit pas les mains, Ezak ». Et ces bouches autour de moi qui répétaient la même chose, avec le même sourire de gens qui n'ont jamais eu à payer pour leurs principes.

Je ne criai pas. Je ne criais plus jamais depuis une certaine altercation avec un shaakt sur des monts enneigés. Je cessai simplement de me retenir. Ma colère se déploya dans la salle comme une main qu'on referme. Les voix s'éteignirent les unes après les autres, du plus proche au plus lointain. L'éventail de la dame s'arrêta au milieu d'un tac. Le magistrat ouvrit la bouche, ne trouva plus sa première phrase, et laissa ses doigts retomber. Quelque part, une coupe glissa d'une main et se brisa sur le sol, et personne ne se baissa pour la ramasser.

« Ce n'est pas parce que vous êtes en nombre à hurler vos mensonges que ça m'impressionne. » dis-je d'une voix presque calme. C'était ce qui devait leur faire le plus peur.

« À vingt, vous avez tort plus fort, voilà tout. »

Personne n'osa répondre. Moustache avait lâché son épée, Grosses-Joues fixait le bout de ses bottes, et le père de Lucille avait l'air d'un homme qui venait de comprendre qu'il avait confié sa fille à quelqu'un qui n'avait pas usurpé ses titres officiels et officieux. Je laissai le silence faire son travail encore un instant, puis la chose redescendit, comme une marée qui se retire.

Je venais de gagner une dispute en perdant plus gros. Je le savais déjà, et je regardai quand même ces visages, dont certains n'osaient plus me regarder et d'autres me regardaient un peu trop.

« D'Arkasse. »

Maisonneuve m'avait pris le coude. Il souriait toujours, mais ses yeux n'y étaient plus. Je crus pourtant avoir vu, une demi-seconde plus tôt, un coin de sa bouche trahir autre chose que de l'inquiétude.

« Un mot dans mon bureau. Maintenant. »

Je posai ma coupe sur le plateau d'un domestique et je le suivis à travers la salle. Personne ne dit rien, comme prévu. Mais je remarquai des choses, comme on remarque les détails après une bataille. Le rouquin leva sa coupe quand je passai, sans me regarder. Le vieux seigneur à la jambe raide planta deux fois le bout de sa canne sur le parquet, doucement, à la façon dont on applaudit quand on n'en a pas le droit. La femme au collier de perles abaissa son éventail juste assez pour que je voie son sourire, et un homme que je ne connaissais pas tourna ostensiblement le dos aux deux chevaliers pour se resservir à boire, sans se presser. Aucun d'eux ne prendrait mon parti devant les autres, je n'étais pas naïf. Ils applaudissaient un incendie chez le voisin, de loin, à l'abri de leurs murs. Mais je ne vais pas mentir : ça faisait du bien, et ma vanité en prit une gorgée de plus.

Au passage, mon regard croisa celui de Madame de Maisonneuve, de l'autre côté de la salle, son sourire figé au-dessus de sa coupe. C'était à elle que je pensais quand j'avais dit au faux chevalier de ne pas mêler à ses fadaises les mères qui avaient perdu leurs fils à la guerre. Je lui adressai un salut qu'elle me rendit d'un léger signe de tête, et je suivis Xander, avec dans le dos une trentaine de regards, dont tous n'avaient pas la même couleur.
Capacité Rp de l'élite active dans ce passage

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Marcy
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Re: Habitations

Message par Marcy » jeu. 8 oct. 2026 11:29

L'horreur derrière le sourire

« ESTIO !! »

Marcy se jette sur le côté pour se mettre à avancer à quatre pattes en paniquant avant de réussir à se relever. Elle n’a aucune idée de la distance à laquelle est la créature, mais elle ne pense qu’à courir. Le couloir est court, l’escalier proche et raide, aussi ne réfléchit-elle pas beaucoup. Elle saute. Elle évite les marches et se jette dans le vide, mue par la seule envie de s’éloigner autant que possible de la créature. Le temps semble ralentir le temps de sa chute. Elle perçoit Estio qui est debout, sa lame en main et Hector avec une chaise, faute d’arme visible. Elle atterrit souplement sur le sol et amortit le choc d’une roulade avant de se retourner. La créature la suit de la même manière, son satané sourire toujours peint sur le visage de Sam. Elle recule en catastrophe, la panique la faisant frénétiquement glisser sur le sol. Mais Hector intercepte la créature. La chaise la percute en plein torse et la repousse violemment. Elle s’écrase contre le mur, mais se relève aussitôt, comme si de rien n’était.

« Quelle saleté. Mes armes sont là-haut ! »


« Fonce, on va la retenir ! »


Qui va retenir qui ? Marcy jette un regard catastrophé à Estio, mais celui-ci a l’air déterminé. Il fonce même sur la créature de lui-même, laissant à Hector l’ouverture pour se ruer vers l’étage. Marcy tire sa dague, mais se rend vite compte qu’elle ne trouve aucun moyen d’intervenir. Estio et la chose qui contrôle Sam se livrent un combat sans merci. Curieusement, Estio tient. Il parvient même à blesser la créature, mais rien ne semble lui faire un vrai effet. Elle encaisse les attaques comme si elle ne sentait rien. Marcy sort finalement de sa torpeur stupéfaite et fouille la pièce du regard. Si la chaise est trop lourde et encombrante, un autre objet retient son attention. Une lourde poêle en fonte sur le brasier qui sert de foyer. Elle se rue en avant, s’empare de l’objet encore chaud et attend le bon moment avant de le lancer de toutes ses forces. Le lourd objet percute l’arrière du crâne de Sam. Un craquement sinistre en résulte et la créature tourne la tête vers elle. Du sang coule rapidement du nez et des yeux du corps de Sam. Marcy ne sait pas si c’est bon signe ou non, mais elle est sûre que la chose a très mal pris son intervention. Elle repousse Estio d’un coup qui l’envoie s’écraser contre la table et se jette sur Marcy.

La rouquine n’a pas beaucoup d’options et recule avant de sauter pour atterrir sur les pierres du foyer, près des braises incandescentes. D’un coup de pied, elle en projette sur la créature qui les repousse d’un geste du bras avant de passer à l’attaque. L’adolescente, toujours armée de sa dague, esquive tant bien que mal les attaques répétées de son assaillant. Et, au début, elle s’en sort. Elle bondit en arrière, sauter de nouveau sur le sol pour rouler plus loin. Elle se sert d’une chaise pour maintenir un peu de distance avant de donner un coup de pied dans cette dernière pour faire reculer la créature afin de lancer un kunai. Kunai inutile qui est évité sans mal. Peu à peu, Marcy recule et se retrouve acculée contre un mur, sans moyen de fuir. Elle se met en garde, sans trop savoir quoi faire. La créature, elle, semble apprécier de faire durer les choses. Elle l’observe, la jauge, en souriant toujours de cette expression malsaine qui tire sans cesse des frissons d’effroi à l’adolescente.

« A nous deux ! »


La voix d’Hector soulage Marcy qui profite de l’inattention soudaine de la créature pour courir sur le côté. Armé d’une épée, Hector prend la relève en hurlant. Le premier coup est brutal et fait reculer son adversaire. Marcy, elle, retourne auprès d’Estio qui se relève péniblement. Du sang coule de sa tempe et de sa bouche, mais il la rassure d’un geste. Il y a plus urgent que ses blessures superficielles, visiblement. Il récupère ses armes et donne un simple ordre à Marcy.

« Sur sa gauche, je prends sa droite. Laisse Hector l’occuper. »


Elle hoche la tête. Hector tient tête, cette fois et elle se dit qu’ils ont peut-être une chance. Elle suit Estio et les deux se jettent sur le dos de la créature. Estio enfonce sa lame jusqu’à la garde dans sa nuque alors que Marcy le poignarde sous l’aine. Puis Estio la prend par le col et la fait reculer soudainement. Devant, Hector arme son épée et, d’un coup net et puissant, tranche la tête de Sam. Cette dernière tombe au sol, suivie peu après du corps qui devient immobile. Les trois survivants échangent des regards et Hector donne de petits coups de pieds dans le corps qui ne réagit pas. Puis il soupire. Une vilaine balafre barre son bras et une autre sa joue, mais il n’a pas l’air blessé trop gravement. Estio, à part quelques contusions, s’en sort indemne et Marcy a eu plus de peur que de mal.

« Pas si terrible, finalement. »


Marcy jette un regard à Hector qui l’observe avec un sourire moqueur. Elle renifle dédaigneusement sans lui répondre, puis fixe le corps sans vie. Il n’y a étrangement aucune goutte de sang, mais ça doit venir de la possession. Mais qu’importe. C’est fini. Elle va pouvoir dormir en paix, enfin. Peut-être qu’elle s’est trop montée la tête, finalement. Elle inspire, expire et pose son regard sur la pièce ; Tout est sens dessus dessous. Un peu de sang a coulé, çà et là. Mais tout le monde est vivant. Elle peut difficilement demander plus que ça. Plus de peur que de mal.

Quelque chose se déchire. Un bruit atroce qui fait grimacer la rouquine. Elle tourne la tête, surprise. Rien. Les deux autres sont déjà en train de discuter de quoi faire concernant le corps que Marcy évite de trop regarder. A-t-elle imaginé le son ? Elle reste plantée là, indécise, à se demander si elle devient cinglée. Et, malgré son malaise, elle pose son regard sur le corps de Sam. Et elle se fige. Quelque chose cloche. Il est… plat. Vraiment plat. Comme une crêpe étirée sur une assiette. Le ventre ouvert. Toute couleur quitte le visage de la rouquine. Quelque chose a quitté le corps de Sam. Et elle comprend immédiatement ce qu’est cette chose. Elle se tourne vers les deux autres, mais son avertissement meurt dans sa gorge. Car elle la voit.

Accrochée au plafond, une créature à la peau blafarde la fixe de ses yeux noirs. Sa tête ressemble à une caricature d’un humain modelé dans de l’argile par un potier fou. Deux immenses mandibules sortent de sa bouche sans lèvre alors qu’une chevelure clairsemée et poisseuse tombe sur des épaules décharnées. Ses membres sont longs, dérangeants, et se tordent dans des angles inhumains avec des articulations en trop. Quatre bras terminés par des mains griffues lui permettent de se tenir au plafond malgré son ventre bedonnant et grotesque. Le regard qu’elle porte à la rouquine n’a plus rien de joueur. Seule la fureur et une haine dévorante hantent les abysses d’obsidienne qui fixent l’adolescente, avant de se tourner vers Hector. Puis elle pousse un cri qui terrifie encore plus la jeune fille. Comme une lame qui frotterait contre la corde d’un instrument désaccordé. Les deux adultes sursautent, mais il est trop tard. Elle se jette sur Hector avec une telle férocité que personne n’a le temps de le voir venir. Elle enfonce ses mandibules dans la gorge qui gargouille de douleur.

Estio réagit bien plus vite que Marcy et poignarde immédiatement la créature qui, pourtant, ne lâche pas prise. Hector se débat, mais la chose qui l’attaque s’accroche à lui de toutes ses forces ; le sang gicle en tout sens tandis qu’ils se battent. Hector finit par se libérer, la créature bondissant en arrière, le visage couvert de sang. Il tombe à genoux en se tenant la gorge. Estio, lui, essaie tant bien que mal de tenir l’horreur à distance. Marcy sort enfin de sa torpeur et se précipite vers Hector dont le sang s’écoule inexorablement sur le sol. Sa voix est rauque, difficile. Presque éteinte.

« J’ai merdé, gamine… »

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Ezak
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Re: Habitations

Message par Ezak » jeu. 8 oct. 2026 18:00

Derrière nous, cent conversations reprenaient, étouffées par la porte. J’avais secoué le nid de vipère. Je m'aperçus que j'avais la mâchoire serrée et la main sur la poignée de Lassiria, par réflexe, comme si le danger se trouvait encore dans la salle. Je la retirai. La chose était redescendue, mais elle avait laissé en moi une lucidité désagréable. Celle qu'on a quand on vient de faire une bêtise et qu'il est trop tard pour faire machine arrière.

Il ferma le battant du bureau, me versa à boire sans demander mon avis, et ne s'assit pas. Moi non plus. Il resta à regarder par la fenêtre

« Vous savez ce que j'ai pensé en vous regardant faire, d'Arkasse ? »

« Que vous n'auriez jamais dû m’inviter ? »

« Que je ne m'étais pas autant amusé dans mon propre salon depuis des années. »

Je fus estomaqué surpris par les mots de mon hôte. Je regardai son dos bouche-bée comme un enfant à qui on venait d’annoncer que son animal de compagnie préféré était mort. J’imaginais tout sauf ça.

« J’ai pensé ensuite que j'allais en payer l'addition. »

J'attendis trop surpris par la tournure pour avoir la vivacité d’esprit de rebondir.

« Je ne vous reproche pas le fond. Ni les greniers, ni la question sur les fils. Vous aviez raison, et c'est précisément ce qu'ils ne vous pardonneront pas. »

« Je ne leur ai rien dit qu'ils ne sachent déjà. »

« Justement. »

Il se retourna enfin.

« J’ai remarqué que vous avez épargné ma famille au passage. Je vous en suis reconnaissant, et je ne suis pas homme à le dire souvent, alors retenez la date. »

Je haussai les épaules, mal à l'aise. Il avait perdu deux fils. Il aurait été indécent d’en faire mention. C’était juste la moindre des choses.

« Maintenant, regardons ce qui s'est passé. Le vieux magistrat dont vous dont vous avez éteint les paroles rédige la moitié des arrêts de cette ville, et la dame à l'éventail est mariée à l'homme qui signe l'autre moitié. Les deux ont des recrues dans vos rangs…Dans ce salon, ceux qui se sont rangés derrière vos deux chevaliers ne sont pas les ce sont qui pèsent les plus lourds. Et ils ne laisseront pas passer cet humiliation publique. Il est possible qu’ils décident de retirer leurs enfants de votre projet.»

Je baissai la tête. C’était la seule chose que je craignais vraiment. Le reste m’importait peu. Qu’ils soient importants ou pas, je n’en avais cure. Je ne leur devais rien.
« Vous avez remarqué ceux qui ont ri ? »

« Oui, j’ai vu un rouquin qui s'étouffait dans sa coupe. Et une femme qui faisait tout pour pas donner l’impression de s’interesser à ce qui se passait. »

« Moi aussi je l’ai vu. Et quelques autres. J’ai fait les comptes par habitude. Une dizaine, peut-être un peu plus. Ils font partie de la plus petite noblesse, ceux qui souvent en ont assez de la main mise des plus grandes famille sans osé, ni pouvoir le dire à haute voix. Ils ne diront rien, et ne se lèveront pas pour vous mais ils ne vous oublieront pas non plus. Vous vous êtes faits des ennemis ce soir mais aussi des alliés discrets..»

Il fit un tour de son bureau les mains derrière le dos comme réfléchissant.

« Quant à moi, vous me comprendrez si je vous dis ce que je peux faire, et ce que je ne peux pas. La propriété est à moi sur le papier etos gamins continueront à manger à ma table , Corvus à vous assister. Personne ne vous retirera ce que je vous ai donné. Mais je ne peux pas vous défendre ouvertement. Pas devant ces gens-là. Ce sont mes voisins, mes créanciers, les futurs beaux-pères pour mes filles. J'espère que vous voyez la différence entre vous lâcher et ne pas vous suivre. »

Je la voyais, et c'était ce qui m'agaçait. Il me tendait la main avec une exactitude de comptable, calculée au centimètre, et je ne pouvais même pas lui en vouloir, parce que c'était déjà plus que ce que la plupart des gens auraient fait pour moi.

« Je ne vous demande pas de vous excuser. »

« Tant mieux ! Puisque je ne comptais pas le faire. »

« Mais je vous demande d'y réfléchir. Une phrase, pas plus. Dites que vous avez parlé trop vite, que la guerre vous a rendu brusque. Ils sauront très bien que vous ne le pensez pas mais l’essentiel est de sauvegarder les apparences. »

Je connaissais la musique, je l'avais apprise assis à la table de mon père, entre deux dîners de négociants. Dire non en disant oui, c'était l'art de la noblesse, d'après lui. Je n'avais jamais été très bon à cet art, et je comprenais enfin pourquoi. Je ne pouvais pas m'excuser auprès de deux types qui avaient laissé mourir des gamins à leur place, et j'aurais eu l'impression de cracher sur chaque nom de la plaine de Kôchii. Ces deux enflures ne valaient pas ça.

« Non. »

« Non, vous n'y réfléchirez pas, ou non, vous ne le ferez pas ? »

« Les deux. Je ne présenterai pas d'excuses à ces deux-là, Xander. Je perdrai les gamins plutôt que ça. »

Dit à voix haute, c'était plus dur qu'en pensée. Les quinze du gravier, Lucille qui s'était mise à corriger les autres, le blond cendré qui courait à côté d'Edouard sans le regarder Médérik et son magnétisme sur tout le groupe. Ils étaient devenus quelque chose uquel je commençais à m’attacher et je venais de le jouer sur un coup de gueule.Je savais ce que j'étais en train de faire mais je ne pouvais juste pas m'arrêter. Comme face à l’esprit de glace quand tant étaient prêts à sacrifier une combattante qui nous avait sauvés la vie, je refusais de m’asseoir sur mon sens de l’honneur. Il n'y avait qu'une personne dans le monde qui était en mesure de me demander ça et je la servais.

Maisonneuve me considéra un moment sans rien dire. Je ne savais dire si il était déçu. Son visage ne laissa rien paraître. Peut-être prenait-il un peu plus ma mesure et mes limites. Il alla ouvrir la fenêtre, et l’air du soir entra.

« Je vous dis une chose en passant, » dit-il, le dos tourné, comme on parle du temps qu'il fait. « Les deux Chevaliers dînent chez Ybelinor une fois la semaine. Je le sais parce que j'y ai dîné aussi, de temps en temps, par prudence. »

Je ne bougeai pas.

« Vous me conseillez de me méfier d'Ybelinor. »

« Je ne conseille jamais rien de tel. Je constate juste que deux de ses proches on voulut vous offrir un Ordre de Chevalerie. Ne soyez pas dupe. Il n’échappe à personne parmis la noblesse que la seule qui à droit à vos visites au château est la Princesse. Peut-être que certains essayent de vous en détourner. »

Il referma la fenêtre aussitôt dit, et je compris pourquoi il l’avait ouverte. Pour rendre moins audible ces paroles à quelqu’un qui écouterait à la porte. Un détail.
Je repensai à la proposition, mot par mot, et un froid me traversa. Le « cofondateur » m'avait fait battre le cœur trois respirations, c'est vrai, mais pour le rêve : mon nom au fronton, gravé dans la pierre. Pas pour eux. Même sans leurs phrases les enfants de caniveau et sur ma maison, même avec les plus belles promesses de la terre, je n'aurais jamais tendu la main à deux types qui avaient échangé leur honneur contre un siège au chaud bien loin de la guerre. On ne s'acoquine pas avec ça. Ça ne se discute même pas. Ce qui me glaçait, c'était autre chose : qu'on ait cru que j'accepterais. Mon orgueil, ils en avaient pris la mesure, mais mon honneur, ils ne l'avaient pas calculé. Et ça, ils me le paieraient un jour.

« Vous avez l'air de quelqu'un qui n'a pas hésité une seconde. »

« On ne m’achète pas sur mes principes. Les Treize l’ont appris amèrement, les intrigants du Royaume l’apprendront tout aussi amèrement. »

« Rassurant. » Un coin de sa bouche se releva. « Remarquez, à votre définition, je ne suis pas des braves non plus. Je n'ai pas vu Kôchii de plus près que mes deux chevaliers de grenier. Je vous ai simplement prêté une propriété. »

Je le regardai un moment. Il attendait la repartie avec cet air de gamin qui a lancé une pierre et guette l'éclaboussure.

« En plus d'avoir payez le tribut de la perte de vos fils. Vous, vous avez accepté de financer la formation d'orphelins dans le but de les élever tandis qu' eux leur crache dessus. Ce n'est pas la même chose, Xander. Vous faites partie des rares de la noblesse qui savent ce que ce mot veut encore dire. Ne vous y habituez pas, je ne le redirai pas.» dis-je dans un demi-sourire.

Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda au dehors, puis son verre, et pour la première fois de la soirée son sourire ne calculait rien.
« Je le note, d'Arkasse. »

Pour la première fois je commençais à voir en Maisonneuve plus qu’un allié, plus qu’une relation de noble à noble dans laquelle on se rendait un service mutuel. Je commençais à le voir comme un ami.

« Dormez ici, » ajouta-t-il. « Ma maison est à vous, les chambres sont prêtes. Je ne vous demande même pas de retourner à la fête. »
« Je préfère rentrer. »dis-je sincèrement.

Il n'insista pas. Il fit seulement signe à un domestique, et quelques minutes plus tard on me ramenait mon cheval aux grilles.

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Marcy
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Re: Habitations

Message par Marcy » ven. 9 oct. 2026 01:12

Résolution silencieuse


La situation critique empire lorsque Marcy se rend compte qu’Estio, seul, n’est pas capable de faire face à la créature. Celle-ci, débarrassée de l’enveloppe humaine, est encore plus rapide qu’avant. Ses quatre bras lui permettent d’agir bien plus vite qu’Estio ne peut gérer et il est rapidement mis au sol, son adversaire se ruant sur lui. Marcy, elle, ne sait pas quoi faire. La peur lui cloue les jambes, lui broie les entrailles, tandis que la blessure d’Hector la tétanise. Son sang bat furieusement contre ses tempes et son souffle se fait si rapide et saccadé qu’elle peine à réellement respirer. Elle n’entend plus rien d’autre que sa propre respiration, que son propre cœur qui bat dans sa poitrine. Une main sur son épaule la fait sursauter. Hector la fixe. Son regard est vivace, déterminé. Sa voix est faible, mais ancre la jeune fille affolée dans le présent.

« Aide-le, vite ! »

Le regard éberlué de l’adolescente se pose sur Estio. Sur le duel qu’il mène alors que la créature cherche à l’étrangler sur le sol. Hector presse son épaule. C’est bref, mais elle réagit. Elle serre sa dague à s’en faire blanchir les phalanges. Elle ne veut pas mourir. Pas ici. Pas comme ça. Et elle ne veut pas voir Estio ou Hector mourir non plus. Elle refuse que ça arrive. Cette chose est dangereuse. Xël saura quoi faire. Il suffit qu’ils s’en sortent et elle racontera tout à l’aéromancien. Il saura quoi faire. Elle doit juste tenir bon, aider Estio. Elle en est capable. Alors elle se met enfin à bouger. D’un bond, elle se rue sur le côté de la créature qui, trop occupée à tenter d’achever Estio, ne remarque pas vraiment la furie rousse qui lui arrive dans le dos. Et elle saute. D’autres auraient crié pour se donner du courage. Elle reste silencieuse, tombe sur le dos de l’immonde horreur qui les attaque et enserre son cou de son bras libre. Sa dague, elle, s’enfonce profondément dans l’œil de la créature, el faisant exploser. Un cri résonne, empli de surprise, de souffrance et de haine. Elle relâche Estio et se débat, cherchant à se débarrasser du parasite roux qui s’est ancré sur son dos.

Ledit parasite serre de toute ses forces son bras autour du cou de la créature et sa poigne autour de sa dague. Mais la créature se débat avec violence et, bientôt, ses bras aux articulations trop nombreuses arrivent à agripper la rouquine et se saisissent d’elle pour l’arracher. Avant de l’éjecter violemment plus loin. La seule chose à laquelle Marcy parvient à s’accrocher est sa dague qui la suit, quittant l’orbite oculaire dans un affreux bruit de succion avant que l’adolescente ne s’écrase contre une chaise. L’impact brise le dossier de cette dernière et coupe le souffle de la jeune fille. La douleur est atroce et remonte dans son dans telle une décharge électrique, mais elle vit. Estio aussi. Il est déjà debout, auprès d’Hector, à faire elle ne sait quoi contre sa gorge. La créature, elle, met quelques instants à se ressaisir après l’assaut inattendu de Marcy. Un pus immonde et noirâtre s’échappe de la plaie de son œil crevé, mais cela ne semble pas la déranger longtemps, car elle se calme bien vite. Pour fixer Marcy.

Sous le regard de la créature, la petite voleuse se redresse, une douleur vive lui lacérant le dos et les côtes. Il lui suffit de tenir quelques instants le temps qu’Estio aide Hector et… elle n’a pas le temps de davantage y penser. La créature s’est jetée sur elle à une telle vitesse qu’elle n’a pu faire qu’un pas en arrière. Tard. Trop tard. Des doigts froids comme la pierre se referment sur sa gorge et elle est jetée au sol. Avant de manquer d’air. Elle se débat, donne des coups de pied, de poings, de dague. Ses poignets sont rapidement emprisonnés et se coups de pieds sont sans effet. Elle étouffe, suffoque et sa vision commence à se rétrécir. Puis son souffle revient. La créature la lâche et recule. Hector est debout, épée à la main. Il fait reculer l’horreur de Vallel tandis qu’Estio aide Marcy. Il lui fait boire quelque chose. Quelque chose d’atrocement pimenté. Mais la conscience de la rouquine, vacillante sous la douleur, revient immédiatement. Elle peut penser clairement, même si son corps a plus de mal à suivre.

« On se casse ! »

Elle hoche la tête. La porte n’est pas loin. Dehors, le soleil brille et les passants, inconscients du tumulte qui a lieu dans cette maison d’apparence banale, ne représentent aucune menace pour eux. Peut-être que la créature craint la lumière ? Incapable d’obtenir une quelconque réponse, Marcy clopine, aidée par Estio, en direction de la sortie. Hector les suit de près, faisant barrage grâce à son épée. Lorsque la porte s’ouvre, un soulagement inonde Marcy en même temps que les rayons du soleil. Elle sort sur les pavés, trébuche légèrement, mais est rattrapée par Estio. Elle se retourne. Hector, lui, reste dans l’embrasure de la porte. IL tourne sa tête vers eux. Sa gorge est de nouveau ouverte et le sang coule abondamment. Mais il sourit. Ses lèvres bougent et Marcy y lit quelques mots avant que la porte ne se referme. L’adolescente fait un pas vers la porte, mais Estio lui attrape fermement le bras.

« Non. Il a fait son choix. Respecte-le et honore-le en restant en vie. Viens ! »

Incapable de prononcer le moindre mot, Marcy résiste un temps. Une larme roule sur sa joue, mais Estio reste immobile et la retient.

« Marcy… »

« Il est encore en vie, on peut… »

« Non. Sa blessure est trop profonde. Aucun de nous deux n’est un soigneur. Tout ce que j’avais, c’est de quoi lui offrir un peu de répit. Il le sait. Il l’a accepté et a choisi de rester en arrière pour nous offrir le temps de nous enfuir. »

« Mais… »

« Marcy ! On n’a pas le temps. Maudis-moi plus tard, mais il faut qu’on y aille. Tu ne peux rien pour lui. Tu ne seras qu’un corps en plus pour cette chose. »

La voleuse serre les dents, mais finit par se laisser entrainer. La boule au ventre et le cœur au bord des lèvres, elle accompagne Estio à travers la foule des badauds inconscients du drame qui vient de se jouer. Estio reste silencieux et les entraine quelques rues plus loin, dans une vieille bâtisse qui borde le port. Un lieu sombre sur deux étages, qui sent le poisson, le renfermé et, aux yeux de Marcy, la défaite. Elle déteste l’endroit. Mais ils sont tous les deux épuisés, à bout, aussi bien physiquement que mentalement. Tout le corps de la rouquine est douloureux et la gorge Estio montre déjà les stigmates de son affrontement avec la créature, sans parler des estafilades qui barrent ses bras, son torse et son visage.

La petite voleuse s’installe à même le parquet légèrement gondolé, délaissant les chaises faites de bois grossièrement taillé. Elle rabat les genoux contre sa poitrine en grimaçant et soupire contre ses genoux.

« On le vengera, Marcy. Hector. Et les autres. »

« On a vraiment une chance ? »

Il ne répond pas. Et elle n’est pas sûre de vouloir connaître sa réponse. Elle a déjà la sienne. Elle ferme les yeux, un nouveau soupir lui échappant. Elle ne voit qu’une seule et unique chose lorsque seul l’obscurité s’étend devant ses pupilles. Hector qui lui offre ses derniers mots.

« Souris, gamine. Et botte lui le cul. »

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