Le Temple des Maîtres

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Yuimen
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Le Temple des Maîtres

Message par Yuimen » mer. 27 déc. 2017 15:59

Le temple des Maîtres


Image
L'entrée du temple majestueux


Le Temple des Maîtres n'est pas à proprement parler un Temple, c'est une grande école, où l'on apprend toutes sortes de capacités.

Un des plus gros bâtiment de Kendra Kâr, très ancien, lourdement chargé de symboles. Un lion ailé, symbole des Maîtres, en garde l'entrée qui est majestueuse. Le sol est couvert de marbre blanc des plus pur. Le plafond est décoré de peintures racontant la mythologie, les Dieux etc... Les dorures sont partout et les murs sont couverts de tapisseries fines chargées de motifs d'histoire et de mythologie. Sûrement un des plus beaux palais que vous avez jamais vu. Une particularité c'est que les salles des Maîtres n'ont pas de fenêtres, la lumière provient de lustres magnifiques avec leur bougies. Curieusement la lumière est très suffisante !

Des femmes vous accueillent et se tiennent à votre dispositions. Elles vous guideront vers les trois maîtres des lieux, chacun étant dans sa propre salle d'armes :

Les maîtres :

Maître Harand Geros vous apprendra les CC avec armes.
Il est dans une salle tout en longueur de vingt-cinq mètres de long sur six de large, fastueuse comme le reste du temple. Lui-même est en habit de soie, mais porté de manière à se battre efficacement. Son armurerie est impressionnante, il a tous les types d'armes blanches possibles. C'est un homme d'apparence jeune, pas plus d'une trentaine d'années, au visage glabre, ses cheveux bruns désordonnés retombant en cascade dans son cou. De terribles yeux verts perçants semblant détecter tous les mouvements. Sa rapidité d'exécution est impressionnante, pourtant il fera tout pour vous apprendre la technique.



Maître Qwadeem Stroor vous apprendra les CC sans armes.
Lui aussi est habillé de soie, mais il enlèvera le haut pour se battre. Lui réside dans une salle carrée de quinze mètres de côté, toujours aussi fastueusement décorée. Au sol, des sortes de tapis rembourrés sont destinés à protéger des chutes. Le maître est un homme grand, élancé et vif. De couleur ébène, il a pourtant des yeux d'un gris envoûtant. Son crâne est rasé. Il est très agile, mais pourtant il fera tout pour que vous appreniez votre Capacité. Il ne semble guère dépasser les vingt-cinq ans.



Maître Neolia Natakara vous apprendra les CC avec Armes de Jet.
Elle réside dans la plus vaste salle, d'un espace démesuré et d'une richesse qui l'est tout autant! Vous allez utiliser un arc dans cette pièce et, curieusement, vous avez l'espace pour, aussi bien horizontalement que verticalement, il ne semble pas y avoir de plafond (une sorte de magie joue en ces lieux). Elle est très richement vêtue, mais sans apparat extravagant, elle doit tirer à l'arc. Ce qu'elle fait à une vitesse extraordinaire et avec une précision diabolique. Elle a une douce peau blanche, des yeux bridés ambrés et de longs cheveux noirs fins et lisses. Elle semble n'avoir qu'une vingtaine d'années. Il lui arrive aussi d'enseigner ses techniques dans la cour des archers à l'autre bout de la ville.


Les trois maîtres vous font forte impression et vous ressortirez ébahi de ce lieu, maîtrisant une nouvelle Capacité.

Fonctionnement :
  • Les CC peuvent être apprises ici automatiquement contre 500 yus OU servir de lieu d'apprentissage naturel.
  • La validation se fait lors de la demande de commentaire (via le SOS-GM).

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Yurlungur
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Yurlungur » mar. 3 sept. 2019 16:01

...

Il y avait un second lieu où la jeune fille souhaitait se rendre. Kendra Kâr était une ville gigantesque – bien plus que Dahràm ou Oranan – et possédait, paraissait-il, des maîtres d'armes exceptionnels. Elle souhaitait les rencontrer, et en quelque sorte se mesurer à eux, pour voir s'ils étaient à la hauteur de leur réputation d'une part, et, but bien moins avouable qui n'était pas tout à fait formulé dans son esprit mais traînait indubitablement les pieds de l'adolescente vers le Temple des maîtres, elle espérait être capable de les impressionner. Elle avait évidemment hésité à prendre l'apparence d'un inconnu au hasard dans une taverne, afin de n'être pas reconnue, avant de se dire que son jeune âge pouvait aussi être un avantage auprès des maîtres.

Elle pénétra dans le riche palais, observant avec une certaine admiration toutes les parures qui l'ornaient, et s'approcha d'une des jeunes femmes présentes à l'accueil, expliquant d'un ton assuré :

« Je viens m'entraîner. »

Elle porta la main à son fourreau, puis laissa finalement la dague de la Trinité en place. Inutile d'utiliser celle-ci, qui se brisait trop facilement. Une dague plus modeste ferait tout autant l'affaire : elle se saisit de l'autre, qu'elle employait d'ordinaire comme secours ou blocage en main gauche, et la présenta :

« Je me bats à la dague... Et j'ai de quoi payer. »

Malgré l'air dubitatif de l'hôtesse, celle-ci finit par hausser des épaules et la mener vers une salle carrée à peine plus sobre que l'entrée, où un maître en vêtements de soie finit par se présenter, indiquant à l'hôtesse de se retirer. Yurlungur ne s'attendait pas à trouver un tel homme à la peau noire et aux yeux gris, le crâne rasé, qui la dominait de toute sa hauteur. Elle était petite, et lui grand : pourtant, en s'observant l'un l'autre, il semblait que chacun des deux percevait chez l'autre une certaine force. Et qu'il était jeune ! Lui aussi devait s'interroger en la regardant.

« Qu'est-ce qu'une si charmante jeune fille vient chercher auprès de moi ? demanda-t-il d'un air amusé. »

Elle haussa un sourcil.

« Je suis aussi charmante que vous êtes chevelu, répliqua-t-elle aussi sobrement que possible. J'aimerais que vous m'appreniez quelques techniques qui sauraient m'être utiles... Je paierai.
- Mais certainement. Qui êtes-vous, au juste ? Vous êtes de Kendra Kâr ?
- Je m'appelle Yurlungur. »

Elle ne semblait guère volontaire pour répondre à la suite et, se dirigeant vers l'un des murs, elle déposa son paquetage au sol, ainsi que la dague de la Trinité hors de son fourreau. En fait, elle se délesta de presque tout, y compris les quelques consommables qu'elle portait d'ordinaire à sa ceinture, et d'une bonne partie de son équipement, pour ne conserver qu'une chemise de soie blanche qui venait sous sa tunique bleue, et un pantalon en lin, en sus de sa dague. Elle n'avait guère de protection ainsi, mais le maître, qui se délesta quant à lui de la partie supérieure de son habit, n'avait pas davantage de protections particulières.

« Tenez, fit-il en lui tendant un parchemin. Ce sont de brèves descriptions des techniques que je sais enseigner. »

Elle parcourut rapidement la liste, et finit par en désigner quelques unes, déposant au creux de la main de Qwadeem deux pièces d'or d'avance.


***

La journée s'écoula en un clin d'œil. Qwadeem, conscient de la masse importante d'assimilation demandée pour acquérir l'ensemble des techniques demandées par la jeune fille, ne lui laissait pas un instant de pause et la corrigeait sans cesse sur chacun de ces mouvements, qu'il lui faisait répéter inlassablement jusqu'à ce qu'elle y arrive. Il lui fournissait un exemple par ailleurs formidable, exécutant à sa demande ladite technique avec une virtuosité époustouflante. Elle fut presque surprise lorsqu'il lui annonça qu'ils s'arrêteraient là pour aujourd'hui : lorsqu'elle sortit après avoir récupéré toutes ses affaires, elle constata qu'il faisait effectivement nuit depuis au moins une heure. Le palais des maîtres ne possédant aucune fenêtre, elle avait certes ressenti une fatigue intense, mais ne s'était guère plus questionnée. Sans attendre, elle partit en quête d'une auberge pour la nuit.


***

Le lendemain, ils recommencèrent l'entraînement. Puis le maître se redressa et lui sourit, pour la première fois depuis leur rencontre.

« Je pense que vous êtes fin prête. Bien sûr... les conditions réelles sont souvent un peu plus chaotiques que la simple rencontre avec un instructeur. Mais les dernières fois où vous m'avez attaqué... C'était ce qu'il fallait. »

Il avait pourtant esquivé sans difficulté apparente chacune des tentatives ; mais Yurlungur sentait aussi qu'il disait vrai. Elle lui tendit le reste de son dû, s'inclina devant lui, et osa enfin un sourire.

« Vous fûtes un excellent maître, Qwadeem. Merci. J'espère... J'espère que nous nous reverrons. Au revoir...
- Au revoir, jeune fille. »

Les maîtres n'avaient guère à se préoccuper de l'objectif de leurs apprentissages lorsqu'ils étaient grassement payés ; pour autant le maître tenta une ultime interrogation au moment où l'assassine s'apprêtait à franchir le pas de la porte.

« Puis-je néanmoins vous demander qui fut votre précédent maître ? »

Elle se retourna vers lui en plissant les yeux.

« Il y en eut plusieurs, finit-elle par répondre. D'abord une elfe nommée Liriel, puis un prénommé Arsok. Mais je doute que vous les connaissiez. »

Liriel vivait à Dahràm ; Arsok sur Aliaénon. Cela rendait la chose ardue pour la première, impossible pour le second. Et sans attendre la réponse du maître, elle sortit et quitta pour de bon ce palais décidément trop doré à son goût.

(((Apprentissage de 7 techniques : Acrobatie périlleuse, Coupe-souffle, Dérobade, Diversion, La différence d'un pas, Verrou caché, Frappe du serpent
7*500 = 3500 yus)))

...

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Marcy
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Marcy » lun. 19 janv. 2026 21:41

Commission musclée

Marcy n’a jamais mis un orteil dans le temple des maîtres. Elle n’avait aucune raison d’y pénétrer, après tout. L’immense bâtiment de marbre et de pierres blanches se tient tel un bastion de la culture kendranne. Un lieu d’apprentissage martial, de rigueur, d’efforts et de persévérance. Un autel aux prouesses guerrières. Rien qui ne corresponde à la petite voleuse qui en franchit l’immense arche d’entrée pour la première fois. L’immense lion ailé qui en garde l’entrée semble suivre des yeux tandis que le regard de la rouquine s’attarde davantage sur les tapisseries qui recouvrent les murs. Des scènes y sont brodées au fil d’or, retraçant ce qu’elle imagine être des événements importants du temple ou du royaume. L’intérieur est un ensemble de colonnes soutenant des voûtes complexes mettant en valeur le talent des constructeurs et la force de l’architecture kendranne. Personne ne peut y être indifférent. Pas même Marcy qui observe les dorures recouvrant les colonnes jusqu’au plafond peint de couleurs vives. Elle se sent minuscule au milieu d’un tel endroit.

Resserrant ses doigts autour de la lettre qu’elle doit livrer, elle se reprend. Ce ne sont pas quelques cailloux et de la peinture qui vont l’impressionner. Elle cherche du regard un quelconque moyen de se renseigner pour trouver l’homme à qui elle doit livrer sa lettre. Elle croise le regard d’une femme à la longue chevelure brune. Elle est vêtue d’une robe blanche lui tombant jusqu’aux chevilles et ceinturée autour des hanches par un ruban rouge et or. Elle remarque que d’autres sont vêtues ainsi, avec ce qui ressemble à un uniforme lié au temple. Mais, avant qu’elle ne puisse approcher, deux jeunes hommes lui passent devant, la bousculant au passage. L’un deux tourne la tête vers elle et ricane.

- ‘tention gamine ! C’est pas pour les gosses ici.

Marcy jette un regard noir aux deux imbéciles qui ricanent. Elle manque de les insulter ouvertement, mais décide d’éviter les problèmes. Elle se dirige plutôt vers la femme qui l’a apparemment vue. Elle arbore un sourire qui se veut bienveillant, même si elle se demande sans doute ce qu’une petite rouquine comme Marcy vient faire ici. Elle n’a pas vraiment le profil habituel. Ce qui n’empêche pas sa voix d’être douce et son sourire sincère quand elle s’adresse à la petite voleuse.

- Bonjour jeune fille. Es-tu perdue ?

- Non. Je cherche Maître Harand Geros.

- Oh ! Elle semble surprise, mais se reprend bien vite. Bien sûr, suis-moi.

Marcy lui emboîte le pas, un peu étonnée qu’on ne lui en demande pas plus avant de la laisser entrer. Après une volée de marches menant à une immense cour centrale baignée par la lumière du soleil, elle traverse cette dernière, droit vers un autre escalier. Escalier qui amène vers une grande porte ouverte laissant voir l’intérieur d’une immense pièce sans fenêtre. ce sont d'impressionnants lustres qui diffuse la lumière dans toute la pièce. La rouquine trouve cela curieux, mais, n'y connaissant rien en architecture, elle laisse cela de côté pour se concentrer sur sa guide qui prend la parole.

- Maître Harand Geros est là –désigne sa guide en pointant du doigt un homme d’une trentaine d’années qui se tient droit, bras croisés, de l’autre côté de la pièce. Il doit entraîner quelques jeunes chevaliers, donc ne traîne pas.

Marcy hoche la tête en signe de remerciement et se dirige vers l’homme désigné. Elle évite souplement deux hommes en pleine lutte armée qui font de grands moulinets de leurs épées factices et qui ne semblent même pas la remarquer. Ni quoi que ce soit d’autre dans la pièce, d’ailleurs. Un rictus agacé se peint sur son visage pour disparaître aussitôt. Elle a promis à Méli d’amener cette lettre, elle ne va pas risquer de s’embrouiller avec un duo de crétins. Elle rejoint donc le fameux maître qui, étonnamment, semble déjà l’observer. Pourtant, une demi-douzaine de jeunes hommes ont l’air de suivre ses cours pendant ce temps, maniant des épées factices en une série de mouvements que Marcy trouve à la fois compliqués et ridicules. Les moulinets, c’est joli, mais elle n’en voit pas l’intérêt. Elle n’est pas chevalier, donc bon, qu’est-ce qu’elle en sait, après tout ?

- Maître Harand Geros ? Demande-t-elle en arrivant devant l’homme.

- Lui-même. Répond-t-il d’une voix calme et grave. Que puis-je faire pour toi, jeune fille ?

- J’ai une lettre pour vous. Annonce-t-elle tout en lui tendant le parchemin scellé. De la part de Méli Almaran.

Un air surpris se peint sur le visage du maître d’armes qui saisit la lettre, brise le cachet de cire et lit la missive avec un air concentré. Marcy, elle, observe à nouveau les apprentis en pleine classe. L’idée même de devoir répéter des mouvements en boucle lui semble barbant et inutile. Une épée, c’est juste une dague plus grande, pourquoi apprendre des trucs pareils ? Surtout quand le plus simple, c’est encore d’éviter le combat. Sûrement un truc de chevalier, à ne jamais refuser un duel ou quelque chose du genre.

- Comment t’appelles-tu, jeune fille ? La voix du maître d’armes la sort de son observation.

- Marcy.

- Très bien, Marcy. Je vais répondre à dame Almaran sans tarder. Peux-tu lui confier la réponse dans la journée ?

- Bien sûr !

Elle compte bien rentrer dormir à l’orphelinat. C’est pourtant évident. Elle n’a pas l’air d’être d’une classe sociale bien élevée, c’est assez facile à deviner. Il ne faut pas être trop intelligent pour comprendre qu’elle vit à l’orphelinat. Ou alors il possède du tact, lui. Il demande donc à une des femmes en uniforme d’aller lui chercher de quoi écrire et un support. Marcy est alors obligée de patienter avec lui. Elle observe distraitement le cours avoir lieu et note que Harand Geros a l’air de particulièrement tenir à ce que les mouvements soient rapides et fluides. Quoi que cela veuille dire quand on manie une épée qui doit faire dans le mètre de long. Cela dit, elle trouve ça étonnamment hypnotique. Même si les torses nus des six jeunes hommes peuvent y être pour quelque chose. Chose qu’elle nierait fermement, de toute façon.

- Intéressée ?

- Hein ? Elle tourne la tête vers le maître d’armes, une expression confuse sur le visage. Quoi donc ?

- Un cours. – Dit-il en désignant les apprentis d’un mouvement de menton - Je t’ai vu bouger tout à l’heure, en évitant le duel. Tu as de bons réflexes et des réactions rapides.

- Je suis une fille, réplique-t-elle comme si cela suffisait comme réponse.

- Et alors ? Neolia est une femme et une excellente combattante.

Sans avoir la moindre idée de qui cette Neolia peut être, Marcy hausse les épaules. Tant mieux pour elle, mais elle n’a nullement l’intention de prendre de faire un quelconque apprentissage martial.

- J’ai pas d’argent.

Elle n’imagine pas les cours être gratuits, donc ça règle le problème.

- Ça paiera la commission que je te demande.

Il semble avoir réponse à tout, ce qui agace la rouquine. Elle n’a aucune intention de faire l’idiote en moulinant dans le vide. Elle hausse les épaules d’un air désintéressé en espérant que cela suffise à clore la discussion. Puisque le maître d’armes n’ajoute rien, elle pense s’en tirer à bon compte. Il s’éloigne d’ailleurs, rassurant la jeune fille dans sa décision. Comme si elle allait perdre son temps à des trucs de nobles. Mais la voix du maître d’armes l’interpelle et elle tourne la tête, agacée, avant de voir un objet voler vers elle. Elle se décale et laisse l’objet tomber au sol, découvrant une épée courte factice qu’elle ramasse par réflexe. L’instant d’après, le maître d’armes est sur elle, une épée en main et fait fendre l’air à son arme, droit sur sa tête. La rouquine s’aplatit aussitôt sur le sol, puis pousse sur ses mains pour se redresser, juste assez pour bondir en arrière, hors de portée. Elle lance alors l’épée droit vers le maitre d’arme. Il dévie l’attaque comme si de rien n’était, mais un large sourire s’affiche sur son visage, contrastant avec l‘expression agacée de Marcy.

- Bien joué ! Mais tu exposes trop tes flancs.

Marcy ignore complètement les compliments et conseils, énervée par cette attaque gratuite et injustifiée.

- C’était pour quoi ça !?

- Tester tes réflexes. Tu gagnerais à prendre un cours, je t’assure.

- Vous êtes cinglé ! Je venais juste livrer une lettre ! Rien à foutre de vos cours !

- Tu sais où me trouver si tu changes d’avis. - Il tend alors la lettre, sans se départir de son sourire - Tiens, ma réponse. Sois sûre de la livrer.

Marcy s’empare de la missive d’un geste un peu rageur et s’éloigne sans plus de formalités, d’un pas accéléré par l’agacement. Elle en a connu des types bornés, mais lui, visiblement, est d’un autre genre. Elle quitte la salle sans un regard en arrière, sans s’inquiéter des yeux qui la suivent.


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Marcy
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Marcy » jeu. 23 avr. 2026 11:36

Le poids d’un nom

C’est une hésitation qui accompagne Marcy devant les portes du temple des maîtres. L’immense bâtiment de pierre et de marbre n’a pas changé depuis son dernier passage, mais le souvenir de sa rencontre avec le maître d’armes et l’insistance de ce dernier la retient un instant. Elle pince les lèvres, inspire, avant de finalement s’engager dans l’escalier menant à l’entrée. Elle ne va pas laisser un type obtus mettre en péril sa mission. Elle refusera, comme la dernière fois, et tout se passera bien. Elle ne demandera pas son aide ni ne l’acceptera. Elle a bien vu quel genre d’individu fait ses classes ici et elle n’a aucune envie de devenir comme eux. Elle n’est ni noble, ni chevaleresque. Elle laisse l’honneur et la droiture à ceux qui ont du temps à perdre pour y penser. Seule compte la survie. La seule chose qui la ferait changer d’avis serait que le maître d’armes lui apprenne à utiliser sa dague d’une manière différente. Mais elle n’a pas vu l’ombre d’un poignard dans son cours.

Connaissant l’endroit, elle évite les assistantes en uniforme blanc et or pour se diriger directement vers la salle d’entrainement du maître Harand Geros. Comme la dernière fois, elle se sent écrasée par l’immensité et le faste de l’endroit. Mais elle y fait moins attention, cette fois. Quand on l’a vu une fois, on y est un peu moins sensible. En tout cas c’est ce qu’elle se dit alors qu’elle franchit l’entrée de l’immense salle d’entrainement. Ses yeux balayent l’endroit, sans trouver sa cible. Une moue contrite se dessine sur son visage. Voilà bien sa chance. Quelques personnes s’entrainent dans la salle, donc il ne doit pas être très loin. Elle s’adosse au mur le plus proche, bras croisés. Elle pourrait redescendre et demander à une assistante où se trouve le maître, mais elle se dit qu’elle n’a qu’à patienter un peu pour qu’il revienne.

Les minutes passent. Toujours aucune trace du maître d’armes. Son pied commence à tapoter impatiemment le sol de la salle. Elle grince des dents. Elle hésite entre descendre pour poser la question ou attendre encore un peu. Lorsque, finalement, elle se décide à bouger, un groupe de jeunes hommes entrent dans la pièce. Ils sont cinq. Vu leurs habits, les capes et l’élégance qui transpirent de leurs démarches, Marcy sait qu’il s’agit de fils de noble. Elle s’arrête pour les laisser passer. L’un d’eux l’aperçoit et, retirant sa cape, la lui lance en lui demandant de l’accrocher pour lui. Marcy, sourcil haussé, se fend d’un pas sur le côté. Le tissu retombe au sol. Aussitôt, le noble s’arrête et la fixe, éberlué, alors qu’elle prend la direction de la sortie. Il l’apostrophe aussitôt.

« Manante ! Mon manteau ! »

Les autres s’arrêtent et observent Marcy qui soupire et jette un regard par-dessus son épaule pour voir le noble, bras croisés, la fixer d’un air furieux. Cheveux blonds, yeux bleus, une peau lisse et qui est sans doute très douce tant elle est pomponnée. Il serait presque séduisant s’il n’avait pas ce regard empli de dédain et d’agacement. Marcy se tourne vers lui, son regard virant du manteau au jeune homme. Elle hausse simplement les épaules.

« Quelle idée de jeter ses frusques par terre, aussi. »

L’air éberlué du blondinet tire une immense satisfaction à la rouquine qui se fend d’un petit sourire narquois qui enrage immédiatement le nobliau.

« Tu oses te moquer de moi, impudente ? Tu sais qui je suis ? Henri de la Rosette, Fils du Marquis de la Rosette ! »

Marcy lui offre une moue faussement impressionnée. Le jeune homme n’est pas dupe et le peu d‘effet que ce nom a sur la jeune fille semble l’agacer encore plus que l’histoire du manteau tombé au sol. Même s’il y revient.

« Ramasse mon manteau ! »

« Non merci. Je suis sûre que tu sauras te pencher pour le faire. Je ne touche pas les choses qui traînent sur le sol. »

La rouquine a rarement l’occasion de rabattre le caquet d’un petit noble, aussi ne s’en prive-t-elle pas. Et, visiblement, ce n’est pas quelque chose à laquelle le jeune homme est habitué, vu la tête qu’il tire. Derrière lui, ses amis observent la scène, mi-amusés, mi-atterrés. Pensant la discussion close et le caquet rabattu, la rouquine se retourne pour chercher le maître d’armes. Mais Henri ne l’entend pas de cette oreille. Le son caractéristique d’une épée qu’on tire de son fourreau parvient aux oreilles de Marcy qui fait volte-face. Le jeune noble vient de tirer une rapière finement ouvragée et la pointe vers la jeune fille qui l’observe, sidérée.

« Je vais te faire payer ton insolence. »

Se moquer d’un noble est une chose, mais se battre avec un type qui doit suivre des classes d’armes depuis son plus jeune âge en est une autre. Marcy en est bien consciente et elle ne plaisante plus du tout. Sa posture tendu et l’arrêt de ses piques moqueuses n’échappe pas au jeune homme qui se fend d’un sourire victorieux.

« Tu fais moins la maligne, maintenant ! Je serai magnanime et ne ferai que taillader ce vulgaire visage si tu t’excuses. »

« Compte là-dessus, boucles d’or. »

La riposte de la rouquine franchit ses lèvres avant même qu’elle n’y pense. Elle se fustige mentalement, mais le mal est fait. Profondément agacé, le noble n’attend pas et se jette en avant, la pointe de sa rapière vers elle. Marcy ne tire pas sa dague, sachant très bien que blesser un noble dans sa chair lui coutera bien plus que de blesser son ego. Elle bondit en arrière, évitant la lame de justesse. Le blondinet semble surpris par sa réactivité. Il l’observe, suspicieux.

« Ton nom, manante. »

Marcy lève les yeux au ciel. Il ne pouvait pas le demander avant de vouloir lui trouer la peau. Et puis elle ne toma pas dans un piège aussi évident. Un nom, ça peut coûter cher s’il est associé à un délit. Et même si elle n’est techniquement responsable de rien, reste qu’elle a agacé un noble. Et ça peut très mal finir. Elle reste muette, ce qui ne manque pas d’énerver encore un peu plus le noble dont la veine sur son front palpite dangereusement.

« Ton nom ! Que je l’inscrive sur ton épitaphe ! »

Nouveau roulement d’yeux, mais une idée lui vient. Elle plisse les yeux, un plan se formant dans sa tête. Elle sourit.

« Marcy… Almaran. »

Il y a un blanc. Henri la fixe, les yeux ronds alors que ses amis chuchotent derrière lui. L’un d’entre eux vient même poser une main sur son épaule, probablement pour le calmer. Marcy ricane intérieurement. Ils font moins les malins quand le nom de Xël, le héros qui a aidé à vaincre une déesse, s’associe au sien. Elle ne sait pas si ce sera suffisant pour réellement l’empêcher de lui nuire, mais l’hésitation suffit. Le maître d’armes arrive sur ces entrefaites, offrant à Marcy la parfaite opportunité de tourner el os au problème en lui donnant la lettre. Harand Geros est un peu suspicieux de la scène qui se passe devant lui, mais la lettre l’accapare bien vite. Il al lit d’une traite, avant de griffonner une réponse qu’il tend à Marcy.

« Tiens, l’accord est conclu. Je les recevrai en début de semaine prochaine. Tu es toujours la bienvenue. »

« Je… vais y réfléchir. Mon frère m’enjoint à m’y pencher. »

Elle insiste bien sur le mot « frère » en jetant un regard aux nobles. Henri grince des dents, mais ne dit rien. Pas idiot, le maître d’armes sent bien que quelque chose cloche, mais, sans plus d’informations, il se contente de hocher la tête et de retourner à ses cours, laissant Marcy quitter la pièce, non sans un regard moqueur en direction du noble et de sa cape toujours au sol. Sûrement que Xël ne serait pas content de ce mensonge, mais ça valait bien la peine de voir la tête de ce sale petit emmerdeur quand il a cru devoir gérer un héros connu et reconnu par le Royaume. Et puis, ce n’est qu’un petit mensonge de rien du tout. Surtout que c’est le nom de Méli, à l’origine. Xël n’a fait que s’en servi, lui aussi. La rouquine n’a donc que peu de scrupules à en faire de même. Parfois, elle est très contente de ses idées lumineuses.

Sa mission accomplie, elle décide de retourner à l’orphelinat pour transmettre le dernier message. Elle espère simplement ne pas croiser à nouveau le chemin de ce nobliau blond. Pas sûr que le coup du frère surpuissant fonctionne à chaque fois…

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Marcy
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Marcy » lun. 14 sept. 2026 09:43

Amitié rivale

« Alors, prête à accepter ton inéluctable défaite ? »

La voix d’Edouard tire Marcy du gruau qu’elle mangeait en silence. Elle lève un regard agacé vers lui. L’adolescent arbore un sourire si large qu’il atteint presque ses oreilles. La rouquine, qui a mal dormi le reste de cette nuit, n’est certainement pas d‘humeur à subir ses incessantes piques. Elle retourne vers son écuelle sans dire un mot.

« Tu peux déclarer forfait si tu as peur. Promis, je ne te demanderai rien de trop difficile en échange. »

« Je peux manger ou tu vas m’emmerder tout le long ? »

La verve de Marcy cloue le bec d’Edouard et lui vaut les regards surpris des enfants autour d’elle. La voix de Méli brise le bref silence en lui enjoignant de venir la voir tout de suite. Définitivement de mauvaise humeur, Marcy se lève, emporte son écuelle et sort d’un pas rageur en claquant la porte derrière elle. Curieusement, Méli ne la suit pas à l’extérieur et la jeune fille peut terminer son repas en silence. L’occasion parfaite pour se calmer. Elle ne sait même pas pourquoi elle s’est énervée si vite, pour aussi peu. Elle ne sait plus vraiment pourquoi elle fait certaines choses, ces derniers temps. Elle soupire, pose son écuelle vide et remonte ses genoux contre sa poitrine. Les yeux clos, elle inspire doucement. Elle reste sur le perron pour un temps, jusqu’à ce que la porte derrière elle s’ouvre. Au lieu de la voix de Méli, qu’elle redoutait, c’est celle d’Edouard.

« Marcy… C’était juste une boutade. »

« Je sais… désolée. C’est… c’est rien. »

« On peut annuler si tu… »

« Non, non. Allons-y. Je passe juste voir Méli pour me faire engueuler et j’arrive. »

Elle rentre, son écuelle vide en main. Elle va rincer ses ustensiles avant d’approcher de Méli, occupée à aider les plus jeunes à débarrasser. La directrice lève la tête vers elle alors que Marcy ouvre la bouche. Elle la coupe.

« Je ne tolère pas ce genre de langage, tu le sais, Marcy. »

« Je sais, je… Désolée…»

« T’es-tu excusée auprès d’Edouard ? »

Elle hoche la tête et attend le verdict. Qui ne vient pas. Méli se contente de lui tapoter le haut du crâne et de la congédier d’une douce poussée dans le dos. Surprise, Marcy la fixe quelques instants puis s’éclipse, un peu circonspecte. Elle retourne dehors et se joint au petit groupe d’adolescents qui accompagne Edouard au temple des maîtres. La petite troupe se met en marche, piaillant joyeusement, retraçant le dernier passage au temple, où certains se sont plus illustrés que d’autres. Marcy écoute d’une oreille distraite et un sourire fleurit doucement en entendant certains se moquer gentiment des déboires de leurs camarades. A mi-chemin, Edouard ralentit le pas pour se poster près d’elle.

« T’as pas l’air d’aller bien. J’étais sérieux quand je disais qu’on peut annuler. C’était idiot de s’énerver comme ça… »

Marcy ne répond pas immédiatement. Elle le fixe plutôt, se demandant depuis quand il est devenu si mature et posé. Elle a le sentiment qu’il n’est plus le même garçon qu’elle a combattu il y a quelques mois, lorsqu’il servait Yerek. Elle finit par secouer la tête.

« C’est rien. Je suis désolée pour ça aussi. Je sais pas ce qu’il m’a pris. »

« Bah, t’as toujours eu un sale caractère… »

« Va te faire foutre ! »

La réplique, instinctive et instantanée, fait rire Edouard et les deux commencent à se chamailler. Et, pendant un temps, Marcy oublie le reste. Elle oublie Marvin, le sang, la mort, la douleur et la peur. Elle redevient une adolescente qui se chamaille avec un ami. Un ami qui, une fois devant les marches du temple, lui offre un sourire carnassier.

« Prête pour ta défaite ? »

« Vends pas la peau du brok’nud avant de l’avoir tué ! »

Le petit groupe entre dans le temple et arrive bien vite dans la salle d’entrainement de maître Geros. Celui-ci les attend, équipé comme à l’accoutumée. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir Marcy au milieu des autres. Marcy qui grimace dès que les yeux du maître d’armes se posent sur elle.

« Marcy, quelle surprise. Tu te joins enfin à nous ? »

Les adolescents tournent tous un regard surpris vers la rouquine qui aurait bien aimé disparaître à ce moment précis. Elle jette un regard plaintif à Edouard qui hausse un sourcil.

« Elle… On a parié sur lequel battrait l’autre. »

« Ah, intéressant. Je vous observerai. Les autres, équipez-vous comme hier. Vous deux, suivez-moi. »

Bon gré mal gré, Marcy emboite le pas du maître d’armes qui les mène dans un coin de la salle. Edouard jette à la rouquine un regard interrogatif, mais celle-ci fait mine de ne pas l’avoir vu. Elle n'a pas envie de se disputer à nouveau avec lui. Et encore moins devant le maître d’armes qui a l’air d’être beaucoup trop investi dans ce duel. Il leur apporte des armes émoussées et quelques protections. Marcy empoigne les dagues présentées, mais ne jette même pas un regard aux morceaux de cuirasses et autres armures d’entrainement. Avec ça sur le dos, elle serait trop lourde pour bouger. Tout l’inverse d’Edouard qui s’arme d’un bouclier et s’équipe de la tête aux pieds, faisant ricaner l’adolescente.

« Tu feras moins la maligne quand tu seras au sol. »

Elle hausse simplement les épaules. Elle soupèse les dagues offertes, puis en demande d’autres. Le maître d’armes, surpris, lui en confie deux de plus que la jeune fille met à sa ceinture. Puis elle attend qu’Edouard soit prêt. Elle se moque gentiment de lui tandis qu’il peine à enfiler complètement tout l’attirail, arguant qu’elle aurait déjà pu le vaincre quand il avait les mains prises. Ce ne serait pas très noble, mais ça n’a jamais été dans ses habitudes de la jouer à la régulière. Elle ne peut pas s’offrir le luxe d’avoir un esprit chevaleresque. Ça, c’est un truc de noble ou de soldat à l’esprit embrumé par les beaux discours sur la valeur, l’honneur et tout ce qu’elle trouve idiot.

Enfin, Edouard est prêt. Et se met en garde. Marcy, elle, se contente de fléchir les genoux et de faire tournoyer une dague dans sa main avant d’en saisir le manche. Un geste volontairement inutile et prétentieux, mais qui n’a qu’un but : qu’Edouard fixe la dague. Et oublie le reste. Dès que le combat s’engage, Marcy envoie sa seconde dague. Concentré sur l’autre dague et ne prévoyant pas un lancer, Edouard est pris au dépourvu et la dague le heurte à la hanche, là où la protection de son armure s’arrête. Le jeune homme lâche un grognement de douleur et fait un pas en arrière.

« Un coup comme ça avec une vraie arme t’aurait sérieusement handicapé, Edouard. » l’informe Maître Geros. « Concentre-toi. Joli tir, Marcy. »

La rouquine rééquipe une dague et fixe Edouard. Avant de sourire d’un air narquois. Ce qui semble agacer un peu plus le jeune homme déjà vexé par son attaque initiale. Mais elle est loin d’avoir gagné. Elle a seulement remis les choses au clair. Mais elle compte bien l’emporter.

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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Marcy » mer. 16 sept. 2026 23:14

Drôle de duel

Il apparaît rapidement à Marcy qu’Edouard n’a pas menti. Comparé à leur premier et unique affrontement, le jeune homme n’est plus le même. Il est prudent, défensif et extrêmement observateur. La ruse qu’elle a utilisée au début de leur combat n’a été qu’une simple erreur de jugement qu’il ne compte pas reproduire. Il la garde toujours face à lui et son bouclier est toujours dans la trajectoire d’un éventuel lancer. A croire qu’il a spécifiquement basé son entrainement pour contrer tout ce qu’elle peut faire. Au bout de deux minutes à chercher une ouverture qu’elle ne trouve pas, Marcy soupire. Elle n’a pas le loisir de lancer au hasard ses dagues factices, puisqu’elle n’en a que trois et n’a aucun moyen de passer cette défense qu’il semble ravi de conserver. Elle finit par reprendre une posture plus calme, moins agressive, presque comme si elle abandonnait. Ce qu’il remarque très vite.

« Ça y est, tu admets ta défaite ? »

Elle lève les yeux au ciel.

« Tu n’as même pas essayé de porter le moindre coup. Tu restes là à attendre que je fasse quelque chose. C’est d’un ennui… »

« La patience est une vertu. »

« Peut-être, mais ça te rend chiant et prévisible. »

Elle imagine très bien que ce style défensif est ce qu’on attend d’un soldat. Après tout, c’est ce qu’il veut être. Un soldat au service d’un noble. De la piétaille envoyée au casse-pipe. Il a raison de se concentrer sur la défense. En bataille rangée, ou dans la vie d’un soldat qui doit défendre des trucs, ça doit être important. Là, dans l’immédiat, c’est surtout ennuyeux. Sans l’effet de surprise dont elle use et abuse, elle n’a aucun moyen de l’emporter s’il ne baisse pas sa garde. De base, elle n’est même pas adepte des confrontations frontales. Mais il ne va pas gentiment lui tourner le dos pour qu’elle ait un avantage. Un nouveau soupir lui échappe. Elle range une de ses deux dagues et se sert distraitement de l’autre pour nettoyer ses ongles. La réponse d’Edouard est immédiate.

« Je sais que tu fais ça pour m’agacer. Ça ne marchera pas. »

« C’est ce qu’on verra… »

Elle hausse les épaules et continue de se curer les ongles. Méticuleusement. Edouard ne bouge pas et, étonnamment, Maitre Geros ne dit rien. Il se contente d’observer silencieusement. Après deux nouvelles minutes passées à se curer les ongles, Marcy se met à les observer en tendant la main vers Edouard, une moue satisfaite sur le visage. Ce n‘est pas tant sa manucure improvisée qui la satisfait, c’est plutôt le fait assez évident qu’Edouard, malgré sa patience, a négligé quelque chose. Son armure pèse. Son bouclier aussi. Et il a lentement commencé à baisser ce dernier. Juste assez pour découvrir un peu son épaule. Une faille que Marcy va être ravie d’exploiter. Elle lance soudainement la dague qu’elle avait en main. La lame fuse droit vers Edouard qui, un peu pris par surprise, réagit tardivement face au geste soudain. Il lève son bouclier par réflexe et la dague s’y cogne sans lui infliger le moindre dommage.

« C’est tout ce que tu.... oh… »

Profitant du champ de vision obstrué par le bouclier levé par Edouard, Marcy a foncé vers ce dernier. Les quelques mètres les séparant sont rapidement franchis et la rouquine est désormais collée à lui, un sourire moqueur sur le visage. L’épée du jeune homme file alors vers la rouquine qui plonge au sol. L’épée lui frôle l’épaule et elle ramasse sa première dague dans une roulade. Son pied heurte involontairement la jambe d’Edouard qui tourne sur le côté en suivant son mouvement. Elle peine à se redresser et est rapidement déséquilibrée par un assaut soudain du jeune homme. Elle évite la lame émoussée en se penchant en arrière, mais chute sur le dos. Profitant de sa position et de sa victoire quasi assurée, Edouard s’élance. Avant de gémir de douleur quand la pointe de la botte de Marcy s’enfonce dans son entrejambe.

« Garce… ça c’est bas… »

« Désolée… Réflexe. »

Elle profite néanmoins de ce coup bas pour rouler en arrière et se redresser. Elle respire bruyamment et elle est couverte de sable, mais elle a au moins la satisfaction d’avoir un peu fait bouger ce duel plein d’ennui. Edouard, lui, titube de douleur en se protégeant de son bouclier, sa main visiblement posée sur ses attributs masculins malmenés. Il se reprend pourtant bien vite. Se remet en garde, juste avant que maître Geros ne les interrompe.

« Edouard, face à un adversaire comme Marcy, la meilleure façon d’en venir à bout, c’est d’épuiser ses options. A rester immobile, tu lui offres le temps de trouver une faille. »

« Mais vous aviez dit que l’observation et la patience sont importantes ! »

« Face à un soldat ou un chevalier oui. Face à quelqu’un qui n’hésite pas à user de tous les coups possibles, c’est lui donner des opportunités. »

« Hey ! C’est pas juste ! Pourquoi il a droit à des conseils ? »

« Parce qu’il suit des cours ici. Ce qui n’est pas ton cas, Marcy. »

Marcy se renfrogne, comprenant très bien où le maitre d’armes veut en venir. Sauf qu’elle ne tombera pas dans le panneau. Pourtant, une petite voix dans sa tête lui dit qu’elle en aurait bien besoin. Surtout au vu des récents événements. Mais elle chasse cette voix en secouant la tête. Ce qu’Edouard exploite. Il la charge soudainement, bouclier en avant en poussant un cri. Marcy hausse un sourcil avant de bondir sur le côté droit, du côté de son bouclier. Elle n’avait simplement pas anticipé qu’il ait prévu ça. Son coup d’épée file droit vers sa hanche. Elle le pare de justesse avec sa dague, mais le choc lui arrache une grimace. Il se répercute jusque dans son épaule et sa dague manque presque de s’enfoncer dans sa hanche sous la force du coup. Elle recule sous l’assaut, certaine que ce genre de coup lui aurait brisé quelque chose si elle n’avait pas réussi à le parer. Elle invective Edouard aussitôt.

« T’es cinglé ? »

« C’est un combat, Marcy… »

« Oooooh, je vois. Je vais transformer tes couilles en bouillie alors ! »

Edouard pâlit visiblement quand Marcy s’élance vers lui avec la ferme intention de mettre sa menace à exécution. Il commet une erreur. Un coup trop preste, trop prévisible. Marcy freine et fait un pas en arrière. Juste assez pour que l’épée la frôle au lieu de la percuter. Ses yeux écarquillés prouvent qu’elle n’a réagi que d’instinct, pas en planifiant ce recul. Mais elle l’exploite. Edouard aussi. Cette microseconde d’hésitation de la rouquine lui permet de ramener sa garde alors que la dague file vers sa gorge. Les deux jeunes s’arrêtent, chacun avec la lame de l’autre touchant un endroit vital. La gorge pour Edouard, le cœur pour Marcy.

« On dirait bien que c’est une égalité. »

Ils tournent tous les deux la tête vers le maître d’armes qui applaudit lentement. Puis ils s’écartent, leurs souffles courts. Edouard semble satisfait. Marcy, elle, se rend bien compte que ça n’a jamais été une égalité. Qu’elle n’est pas capable de réellement percer la défense d’Edouard sans le houspiller. Et, avec l’entrainement qui l’attend, elle sera derrière en quelques semaines. Ils ont beau ne pas être ennemis, cela lui fait prendre conscience qu’elle n’évoluera jamais aussi vite que quelqu’un de déterminé et prêt à accepter qu’on lui enseigne des choses. Et cela la fait grincer des dents.

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Marcy
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Marcy » jeu. 17 sept. 2026 09:58

Une voie obscurcie


Suite au duel, le maître d’armes commence le cours pour ceux qui cherchent à rejoindre la suite du chevalier d’Arkasse. Edouard n’en est pas dispensé et Marcy profite de ce moment pour boire un peu d’eau. Elle observe, bras croisés, les gestes répétés par le petit groupe, pas le moins du monde intéressée. Elle serait partie, si le maître d’armes n’avait pas décidé de venir faire la causette comme si de rien n’était.

« Tu aurais ta place parmi eux. »

Elle lâche un souffle perplexe et vaguement sarcastique. A voir cette ribambelle de futurs soldats manier l’épée, elle doute que le maître d’arme soit très sérieux. Elle n’a pas l’envie ou les qualités requises d’un bon soldat. Elle lui jette un regard et remarque qu’il observe sa réaction. Et elle semble lui convenir.

« Tu es observatrice. Une qualité rare. Ce serait dommage de la gâcher. »

« Et j’imagine que prendre des cours avec vous aiderait ? »

Il sourit, mais, étrangement, ne donne pas la réponse qu’elle attendait.

« Neolia serait mieux indiquée. Même si je suis sûr d’avoir mon mot à dire. Tu as un style hybride des plus intéressants. »

La jeune fille se moque pas mal de son style. Elle ne l’a pas choisi, il s’est imposé à elle à force de vivre dans la rue, de se battre pour survivre, de n’avoir pas l’argent pour acheter un équipement différent. Elle hausse les épaules, mais elle ne refuse plus catégoriquement l’idée de prendre des cours ici. Elle commence à percevoir l’intérêt. Mais elle est encore loin de l’admettre à haute voix. Si le maître d’armes s’en rend compte, il ne laisse rien transparaître. A la place, il change de sujet, la prenant par surprise.

« Comment va ton frère ? »

Pendant un court instant, elle est sur le point de demander de quoi il parle. Puis elle se souvient de son dernier passage ici. Celui où elle a fait croire que Xël était son frère. Il faut croire que ce mensonge commence à se répandre. Ne tenant pas à se faire rabrouer pour avoir menti, elle décide de jouer le jeu. Quitte à s’enfoncer un peu plus dans ce mensonge. Ses pommettes rosissent tout de même légèrement, mais elle ne se démonte pas.

« Il se néglige et boit. »

« Navré de l’entendre. La guerre n’a pas dû être facile à vivre. »

« Sûrement… »

Elle l’a perçu chez Xël. Il n’est plus l’homme dont Méli chantait les louanges à tout va. Raison de plus pour ne jamais se mêler de ce genre de conflit. Devenir soldat, faire la guerre, c’est un truc pour ceux qui ont des idéaux, l’envie de devenir un héros ou des envies suicidaires. Pas pour ceux qui, comme elle, préfèrent s’occuper de leurs affaires et rester en vie.

« Vous le connaissez bien ? »

« Pas du tout. Mais il est connu à travers tout le royaume. Tout Yuimen, sans doute. Un héros. C’est normal de s’y intéresser. Présente-lui mes hommages et informe-le qu’il est le bienvenu s’il le souhaite, tu veux bien ? »

« D’accord, mais... c’est un mage… »

« Il a été soldat au sein de l’armée, je suis sûr qu’il sait manier une épée. Ça pourrait lui changer les idées.»

Elle ne peut pas le contredire. Elle ne connaît pas assez Xël pour savoir ce genre de détails. Ce qui, en tant que sa soi-disant petite sœur, pourrait lui créer des problèmes, si quelqu’un venait à trop poser de questions.

« Je ne savais pas qu’il avait une sœur. J’ai été surpris de l’apprendre. »

Une nouvelle fois, les joues de Marcy se colorent. Et, une fois de plus, elle tient tête. Ce mensonge pourrait lui être franchement utile, mieux vaut qu’elle ne change pas de récit. Elle hausse les épaules, feignant une indifférence qui est pourtant bien réelle.

« On ne s’entend pas très bien. Et puis… Je crois qu’il préfère qu’on ne sache pas qu’il en a une. Pour me protéger et tout ça. »

Ce serait typiquement ce que Xël ferait, elle en est persuadée. Xël le héros, en tout cas. Xël le poivrot la ferait léviter jusqu’à ce qu’elle s’excuse de son mensonge. Mais, puisque ça semble convaincre le maître d’armes, elle n’a aucune raison de dire la vérité. Tant que ça n’arrive pas aux oreilles de Xël, tout devrait bien se passer. Apparemment satisfait de la conversation, Maître Geros retourne à l’entrainement des recrues. Marcy reste, étrangement. Pour observer Edouard qui a l’air d’avoir véritablement trouvé une voie qui lui convient. Et elle ressent une petite pointe de jalousie. Qui se manifeste par une moue des plus agacées lorsque le petit groupe termine et qu’ils retournent tranquillement à l’orphelinat. Si Edouard s’en aperçoit, il ne fait aucun commentaire et se contente de marcher à ses côtés, sans mot dire. Jusqu’à ce que le reste du groupe les ait suffisamment devancés.

« On commence la formation demain. On va devoir quitter la ville. »

Cela a le don de faire grincer des dents la rouquine, ce qui amuse Edouard.

« On revient chaque soir, t’en fais pas. »

« Je m’en fais pas, tu fais ce que tu veux ! »

« T’es encore fâchée ? »

« Je viens de te dire que tu faisais ce que tu voulais ! »

« Ton ton semble dire le contraire. »

Elle tique et accélère le pas. Malheureusement pour elle, Edouard a de plus grandes jambes et n’a aucun mal à suivre, ce qui a le don de l’énerver un peu plus. Il finit par soupirer.

« Marcy… sérieusement. Tu ne peux pas me reprocher de vouloir faire autre chose que vivre dans la rue, faire un travail pourri et risquer ma peau en bossant pour des bandits. »

Marcy, qui le prend personnellement, s’arrête et se tourne vers son ami, une réplique bien sentie sur les lèvres. Mais elle se retient. Parce qu’elle n’arrive pas à lui donner tort et qu'elle ne peut pas non plus lui donner raison. La mâchoire crispée, elle le fixe. Elle l’a aidé à sortir de la rue. C’est elle qui l’a libéré du joug de l’autre taré d’elfe. Elle qui l’a amené à l’orphelinat. Et voilà qu’il trouve sa voie avant elle, alors qu’il était plus perdu qu’elle ne l’a jamais été. Sa fierté en prend un coup. Et elle commence à réaliser qu’elle ne sait toujours pas quoi faire de sa vie, alors qu’elle approche – apparemment – de ses quinze ans. Frustrée, elle finit par souffler et reprendre le chemin de l’orphelinat, mais d’un pas plus calme. Le seul moyen qu’elle a de faire comprendre qu’elle n’est pas vraiment fâchée. Ou juste un peu. Mais pas contre lui. Pas uniquement, en tout cas.

« Tu pourras venir nous voir, si tu veux. C’est à une heure de marche de la ville et je suis sûr que le chevalier d’Arkasse serait d’acc… »

« Jamais ! »

Le refus catégorique et le frisson de la rouquine, clairement visible, tirent un haussement de sourcil au jeune homme qui, malgré tout, n’insiste pas. A la place, il se penche vers elle et demande plus bas.

« Et sinon… depuis quand Xël est ton frère ? »

La menteuse grimace en rougissant. Elle ne pensait pas qu’il avait entendu la conversation. Elle est dans les ennuis jusqu’au cou. Des ennuis que, pour une fois, elle est la seule à avoir créés.

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Ezak
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Ezak » jeu. 15 oct. 2026 16:04

À l'aube j’avais dit. Les recrues avaient déjà commençés à s’entrainer sous la direction d’Ezra que je faisais encore les cent pas dans la cour de la propriété. Blanche finit par apparaître sur le perron, la cape de fourrure sur les épaules, l'air de quelqu'un qui avait toujours eu rendez-vous à cette heure-là.

« Tu es en retard. La ponctualité, tu connais ? »

« J'ai dit que je ne m'engageais à rien. »

J’expirai luttant contre moi-même pour ne pas rentrer dans une bagarre de mots que je savais vaine.

« Bref. Tu disais hier avoir des conditions. »

« Je te les donne en route. »

Elles vinrent au fil du chemin, une par une, comme on gave un enfant qui refuserait de manger sa soupe. Une pomme au premier étal que nous croiserions. Je devais la laisser s’arrêter où elle voulait sur le chemin puisqu’elle voulait découvrir aussi la cité. Et si elle s'ennuyait, elle s'en irait, sans prévenir, et je n'aurais pas à la chercher. A chacune de ses demandes je lui jetai un regard noir, mais je ne dis rien, comprenant que c‘était une manière pour elle de me faire payer mes mots de la veille. Ça me parut honnête, malgré moi.

Mais quelle calvaire ! Nous mîmes deux heures à faire une demi-heure de route, puisque Blanche s'arrêta devant une forge, devant un étal de poissons, devant un chat endormi sur un mur, et devant un puits dont elle voulut savoir, avec un sérieux total, s'il avait un fond, et si on y jetait les gens à l’intérieur. Je levai un sourcil, me demandant si c’était pas une remonté d’Ashaar avec ces condamnés jetés dans les Tréfonds dont on ne remonte jamais. Et enfin nous arrivâmes au Temple.

C’était la première fois que j’y mettais les pieds. Le palais était magnifique. Un lion ailé de pierre blanche gardait l'entrée. À l'intérieur, tout était démesuré. Du marbre pur qui me renvoyait mon reflet, des colonnes dorées au dessins complexes, les tapisseries brodées de fil d'or qui racontaient l'histoire du Royaume et de le mythologie sur des murs entiers. Je cherchai Kôchii dans la trame. Elle n'y était pas encore. Les brodeurs n'avaient probablement pas encore fini de coudre les morts.
Une assistante en robe blanche ceinturée d'un ruban rouge et or vint à notre rencontre, les mains jointes devant elle. Elle jeta un regard à Blanche, un autre à la fourrure, et choisit de ne rien en dire. Il est vrai qu'elle détonnait.

« Ser d'Arkasse. Que puis-je pour vous ? »

Qu’il était agréable d’être reconnu partout où je mettais les pieds dans cette ville.

« Je viens m'entraîner avec Maître Geros. Madame m'accompagne. Elle ne combat pas, elle regarde. »

« J'adore regarder, » rajouta une Blanche provocatrice.

L'assistante ne cilla pas et nous mena. Nous croisâmes un groupe d'une trentaine d'élèves qui formaient un cercle large, en rangs inégaux, pendant que deux silhouettes s'y mesuraient avec des épées de bois. La première, un grand brun d'au moins dix-sept ans, les cheveux bouclés collés de sueur, reculait. La seconde, plus petite d'une demi-tête, le suivait pas à pas.

Lucille.

Elle ne se battait plus comme au début sur mon terrain. Là-bas, elle attaquait pour qu'on la regarde faire de beaux coups mais inutiles. Ici, chaque geste obligeait l'autre à quelque chose.. Preuve que mon enseignement portait ses fruits. Le grand brun encaissait, reculait encore.

Elle le désarma d'un revers sec, lui balaya la jambe, et il alla mordre le sol. Quelques rires fusèrent dans le cercle, vite étouffés. Elle ne le laissa pas se relever. Elle le frappe au flanc, puis à l'épaule, puis à la hanche, sous ses cris de douleurs avant de planter le bout de sa lame contre sa gorge.

« Répète ce que tu as dit tout à l'heure. »

Il ne répéta rien. Il était rouge jusqu'aux oreilles. Peut-être qu'elle avait senti mon regard, mais elle tourna la tête. Sa lame resta où elle était, mais ses yeux me trouvèrent, passèrent sur Mongoor et Lassiria à ma ceinture, remontèrent à mon visage. Je pus lire de la surprise puis de la gêne.

« Jolie. Tu continues à faire des progès, je suis content de le voir. »

« Merci…M... Maître. »

« Il t'a insultée ? »

« Ça ne vous... »

« Mademoiselle. Vous êtes attendus dans la salle de repos pour calmer vos ardeurs »

L' assistante s'était glissée à son côté, sans bruit, avec cette autorité polie de ceux qui ne répètent jamais deux fois. Puis elle se tourna vers moi.

« Ser d'Arkasse. Maître Geros vous attend également. Par ici, je vous prie. »

Lucille baissa sa lame. Elle ne dit pas un mot de plus. Elle laissa tomber l'épée de bois dans le sable et partie sans se retourner, droite comme un piquet, les poings serrés le long du corps. Dans le cercle, adossé à une colonne, le Cendré fixait un point au-dessus de mon épaule avec la tête d'un condamné à mort. Il ne dit rien non plus. Pas plus que les deux autres qui faisaient partie de mes forces quelques jours plus tôt. Personne ne dit rien. J'eus la nette impression que la cour entière attendait que je fasse quelque chose, et que je n'avais pas la moindre idée de quoi.

« Elle a l'air en colère. »

« Elle l'est. »

« Contre toi ? »

« Peut-être. Je ne sais pas. Ce serait pas le première en ce moment. »

Blanche ne répondit pas. Elle regardait le sable, là où la gamine avait laissé tomber son épée…

La salle de Geros était plus vaste que ce que j'imaginais, sans fenêtres, éclairée par des lustres à bougies. Des râteliers partout, une armurerie à faire pâlir celle de Corvus, un parquet clair marqué de mille pas. Une odeur de cire chaude et d'huile montait, réveillant chez moi des souvenirs liés à Oranan. Blanche trouva un banc le long du mur, s'y installa, croisa les jambes, et considéra les lieux comme on considère un théâtre dont la pièce n'a pas encore commencé.

Geros, arriva. Plus âgé que moi, la trentaine. Brun. Un regard vert aguerri qui disait déjà quel type de maître d’armes il était. Doué, à en pas douter. J’observais mon paire de haut en bas, comme pour me comparer à celui que l’on connaissait t comme meilleur maître d’armes du Royaume.

« Ser d'Arkasse. Vous êtes le dernier que j'attendais à voir ici. »

« Je viens pour vos techniques, Ser Geros. J’aimerais parfaire mon arsenal.. »

« Mes techniques ? Tiens donc… Que voulez vous apprendre. »

Après une petite discussion, nous nous mîmes d’accord sur les techniques qu’il m’apprendrait et le prix. Je posai deux yus d'or sur la table d'armes. Il les fit disparaître d'un geste, l’air de pas les compter par courtoisie. Je remarquai qu'il avait glissé un regard vers Blanche en fourrure qui l'observait avec des yeux ronds en croquant sa pomme. Il lui adressa un petit signe de tête. Elle le lui rendit. Nous commençâmes par le le coup du fourreau.


« Bien commençons par le coup du fourreau. Un fourreau, c'est une arme que personne ne regarde jamais. Voyez. »

Il le fit une fois, lentement : la lame rengainée à moitié, le mouvement de hanche, le bois qui frappait le corps adverse au lieu de l'acier. Puis il le refit en décomposant chaque geste, sans impatience, aussi souvent que je l'exigeai. Je compris au troisième passage à quoi ça me servirait. Quand on tient une lame, l'adversaire le surveille. Personne ne prendre garde ce qui pend à la ceinture. J'y revins une dizaine de fois, jusqu'à ce que le geste devienne miens.

Puis nous passâmes à la Feinte. Je m'y essayais tentant de tromper Geros en faisant mine d'attaquer. Mais le Ser Geros ne s'en trouva même pas ébranleé .

« Vous attaquez comme vous respirez, Ser. Sans choisir. Une feinte, c'est mentir sciemment. »

« Je ne mens pas très bien, Ser. »

« J'ai entendu dire. Effectivement, vôtre corps est un livre ouvert. »

Il avait raison, et ça m'agaça. Il me fallut une heure pour que mon épaule cesse d'annoncer ce que mes yeux promettaient. Il corrigeait sans élever la voix et ne s'arrêtait que lorsque j'avais compris, et je me demandai comment des gamins de seize ans pouvaient supporter cette patience. Ma méthode était radicalement différente, plus poussive, plus rendre dedans. Brusquer. Les pousser à se dépasser. Gaver jusqu’à ce que ça rentre.

Je ne pus m’empêcher de douter de mon enseignement en le voyant faire. Etais-je un si bon maître que ça ? Cette comparaison m’agaçait.

Quelque part au milieu de la Feinte, je jetai un regard vers le banc. Il était vide. Blanche n’était plus là. Aucune porte n'avait claqué. La place était simplement libre. Je me raidis. Comment cette femme parvenait à disparaître si naturellement. Je doutais encore. Était elle capable d’utiliser la magie Ashaari ?

(Elle a dit qu'elle s'ennuierait peut-être et que je ne devais pas la chercher. Je ne la cherche donc pas.)

Je me concentrai donc sur Les Cent Lames. Il les exécuta devant moi, une seule fois, et je ne vis pas ses bras. Je vis l'air autour de lui s'emplir d'acier, une pluie de coups si rapides qu'ils semblaient venir de partout à la fois. Le mannequin s'effondra en copeaux. Il se tourna vers moi, à peine essoufflé.

« Plus lentement. Je vous la décompose. »

Il le fit, une dizaine de fois : le coude d'abord, puis l'épaule, puis le poignet, puis tout ensemble. Celle là était technique et demandait une grande maîtrise de soi.

Il m'enseigna aussi le Contre imparable. Celui-là m'irrita plus que tout, parce qu'il exigeait de rester immobile, de laisser l'autre venir et de ne répondre qu'à la dernière seconde. Je devais me mettre dans un état d’extrême concentration pour y arriver. Je n'ai jamais aimé attendre. Geros frappait de ses lames, et je devais toujours attendre le dernier moment pour tenter une contre attaque. Cela me mettait dans un état d’agacement profond. Ça ne me ressemblait pas. Mais au bout d’une paire d’heure nous arrivâmes à bout de ces quatres techniques.

Quand j'eus rangé mes armes, il s'assit sur un banc de bois et me fit signe de le rejoindre. Il me tendit une gourde. Je bus, il attendit que j'aie fini.

« Ser d'Arkasse. Soyons honnête. Vous n'avez pas besoin de moi pour apprendre ces choses. Vous avez assez de talent pour les trouver seul, et assez d'ego pour ne pas vous en priver. Je ne suis pas dupe vous savez. Quand allons nous parler des enfants ?»

Je ne répondis pas.

« Tout le monde en parle, vous savez. La réception chez Maisonneuve, vos paroles aux chevaliers. Et depuis trois jours, quatre jeunes gens que vous connaissez bien se présentent chez moi avec une tête de trois mètres de long. Celle que vous avez vue tout à l'heure a mis un de mes élèves au sol, et je l'ai envoyée se rafraîchir pour faire descendre sa rage. »

« Il l'avait insultée. »

« Il avait dit quelque chose, certainement. Je tâcherai de savoir quoi. Il est chez moi depuis longtemps. Il me parlera.. »

Je reposai la gourde.

« Je suis venu apprendre parce que pour moi c’était vous monter le respect que je dois à un pair. Mais il est vrai que suis surtout venu pour eux. »

« Je sais. »

« Rendez-les-moi. »

Il sourit, sans moquerie.

« Je n'ai rien contre l'idée. Ils ne sont pas heureux, c'est évident. Et un élève malheureux ne progresse pas. Mais ça ne fait pas partie de mon pouvoir. Ce sont leurs parents qui paient et qui décident. Je ne les ai pas sollicités, et je ne les renverrai pas. »

Je serrai la mâchoire. Il leva la main avant que je réponde.

« Je peux essayer d'engager une rencontre. Parler aux parents, de ma part. Rien de plus. Ce sont des gens susceptibles, je ne promets rien. »

« Faites-le. »

« Je ferai ce que je peux. Je saurai vous trouver. »

Il me raccompagna jusqu'au seuil, les bras croisés, telle une statue de patience vivante. Dans la cour, la lumière de l’après midi me frappa en pleine figure. Le cercle d'élèves s'était dissous.

« Tu as terminé. »

Je sursautai plus que je ne l'aurais voulu. Blanche se tenait derrière moi, une autre pomme dans la main parfaitement calme, comme si elle n'avait jamais quitté mon côté.

« Bon sang ! Où étais-tu ? »

« Ailleurs. Tu m'as dit de ne pas te le dire. »

« Je n'ai jamais dit ça. »

« J'ai décidé que tu l'avais dit. J'ai trouvé quelque chose. »

Je levai les yeux au ciel. Elle croqua dans sa pomme, mâcha, se laissa le temps. Je la connaissais assez maintenant pour comprendre qu'elle jouissait de la scène, et que c'était sa fqçon de me punir pour mes propos de la veille.
« J'ai parlé à la petite fille. »

« Lucille ? »

« Elle était près d'une fontaine avec la tête de quelqu'un qui n'a pas envie de pleurer devant témoins. J'ai posé des questions. »

« Quelles questions ? »

« Pourquoi elle frappait le garçon. Pourquoi elle était triste. Pourquoi elle avait changé de maître. J'ai demandé "pourquoi" une dizaine de fois et elle a fini par répondre pour que j'arrête. »

Je ne l'avais jamais vue comme une arme, et je me rendis compte à cet instant Que Blanche, à sa façon en était une. Personne ne se méfie d'une femme excentrique. On lui répond. On lui répond avec tout ce qu'on n'aurait pas dit à un noble avec deux armes à la ceinture.

« Le garçon a dit que les élèves du Sanguinaire sont des mendiants avec une épée, et que leur maître nourrit les rats pour leur donner à manger. Il l'avait entendu dire par un chevalier. Je n'ai pas encore compris de qui il parlait, mais c'est un homme à moustache, apparemment, et à un autre qui à de l’embonpoint.»

« Ils sont venus ici ? »

« Ils sont venus chez le père de la petite fille. Deux fois, avant le jour où tu as secoué le salon. Avec trois autres pères, autour d'une table. Elle écoutait depuis l'escalier. Elle m'a dit qu'elle écoute toujours depuis l'escalier. »

Un froid me traversa...

« Ils ont parlé d'un ordre nouveau. Le moustachu a dit que de toute façon, que tu acceptes ou non, ils prendraient les fils, parce que que tes élèves nobles ne devaient pas s’acoquiner avec des mendiants.»

« Avant la réception ? »

« Avant. »

Je m’adossai contre le mur. Je me remémorai le visage de Moustache quand je l'avais interrogé sur les greniers. Il avait rougi, certes. Mais il n'avait pas été surpris. Je repensai aux mots de Grosses-Joues ; nous avons les fils, les fonds, les appuis, et je compris que j'avais pris pour un argument ce qui n'était qu'un inventaire.

« Et ils ont promis aux parents des enfants un titre d'écuyer à seize ans.. »

Je ne ris pas. Je pensai à Job, à Edouard, au fils du tanneur qui imitait Corvus, à tous ces gosses à qui je faisais courir vingt tours pour qu'ils puissent un jour être assez endurant pour tenir sur un champs de bataille, et à ces fils qu'on leur avait préférés sur une promesse de titre.

« Il y a encore autre chose. Ils ont parlé d'un nom. L'ordre se placerait sous la protection du Seigneur Ybelinor, quand les temps seraient mûrs. Les pères ont trouvé ça très bien. Ça faisait honneur.. »

« Ybelinor... »

Je savais. Maisonneuve me l'avait glissé, fenêtre ouverte, la porte du bureau refermée. Les deux chevaliers dînaient chez Ybelinor une fois par semaine.

(Le salaud. Il aura essayé de me prendre par l'orgueil.)

« Et puis elle m'a dit une dernière chose. »

Elle s'arrêta, mordit dans sa pomme, mâcha, me laissa mariner. Je lui aurais bien arraché le fruit des mains.

« Accouche Blanche ! »

« Elle m'a dit de ne surtout pas te le répéter. Mais il parait qu’ils se plaignent de toi et du fait que tu ne rends compte qu’a un seul Régent. Dans le haute noblesse certains commencent à t’appeler le Chevalier de la Princesse, ou le chouchou de Satina de manière péjorative. »

Tous s'expliquait. Peut-être que ma fidélité à Satina dérangeait et ils avaient ainsi testé mon orgueil pour voir si d'une manière ou d'une autre je pouvais rejoindre leurs futurs soutien, sans se mouiller et donner l'air de le faire. La manœuvre était belle, je devais le reconnaître.

« Tss… Qu'est ce que ça peut bien leur faire ? Merci Blanche,tu as été utile. »

« Je sais. »

Elle l'avait dit exactement comme Ezra, avec la même absence de modestie, et je finis par me demander si je n'avais pas une mauvaise influence sur elles.

Quoi qu’il en fut ce que j'avais maintenant ne valait pas grand-chose officiellement. Le témoignage d'une gamine de quinze ans, furieuse, qui écoutait aux portes. Mais devant des parents qui avaient montés une coalition contre moi, et à qui on avait présenté mon terrain comme un caniveau ça pouvait suffire à les pousser dans leurs retranchement.

« Ser Geros a dit qu'il tenterait d'organiser une rencontre avec les parents. J’espère qu’ils accepteront. J’ai bien des choses à leur dire. »
Apprentissage automatique des : CC Coup du fourreau, Feinte, Cents Lames, et posture Contre imparable avec Geros pour 2000 yus

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Ezak
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Ezak » dim. 18 oct. 2026 16:45

Le billet de Geros arriva le surlendemain, sous le cachet du Temple des Maîtres. Les parents acceptaient de se réunir, les deux chevaliers aussi, « hélas ». Rien sur la façon dont il avait obtenu ça. Je relus le « hélas » deux fois. Geros avait de l’humour. Je passai la matinée à y penser sans arrêt. Ezra entrainait les recrues, sa voix scandait le rythme, et je regardais onze gamins se démener là où il y en avait quinze quelques jours plus tôt. Blanche m’attendait sur le perron, la fourrure sur les épaules, une pomme verte à la main. Évidemment.

« Tu as dit que je pouvais venir. »

« Je n’ai jamais dit ça. »

« J’ai décidé que tu l’avais dit. »

Je la regardai. Elle soutint mon regard avec la sérénité de quelqu’un qui a déjà gagné et qui attend seulement que l’autre le comprenne.

« Ok. Mais à condition de te taire. »

« Je vais essayer. »

Elle croqua dans sa pomme verte, fouilla dans sa fourrure et en sortit une autre, rouge sombre, qu’elle huma avant de la remettre dans une poche. Ses poches faisaient des bosses. Je comptai trois variétés rien qu’à l’œil : une verte, une rouge, une jaune qu’elle avait placée à part, comme on met à part une chose précieuse.

« Il y a un mois tu passais des heures devant un tableau. Aujourd'hui tu troquée ta passion pour l'art pour les fruits ? »

« Hé oui ! Je suis tombée dans les pommes. »

La blague était vraiment bonne. Mais je m’abstins de rigoler ouvertement, me contentant d'un sourire qui m'échappa tout de même. Inutile d'encourager plus son excentricité à quelques minutes d'une rencontre importante pour l'avenir de la troupe.

...

À l’entrée du Temple, l’assistante en robe blanche nous guida sans un mot, puis tendit la main vers la pomme de Blanche, au dernier moment, par réflexe de service. Blanche regarda la pomme, regarda la main, et croqua dedans. L’assistante retira sa main. Personne n’insista. La salle de conseil sentait la cire et le vieux bois. Une longue table sombre, des chaises à haut dossier, et au mur une tapisserie de lion ailé dont l’un des yeux avait été recousu avec un fil d’une autre couleur. Je m’attardai là-dessus plus que de raison, le temps de laisser mon visage se composer.

Ils étaient déjà tous là. Le père de Lucille, gros, rose, une bague à chaque doigt, qui me salua d’un signe de tête sans me regarder. La dame à l’éventail nerveux assise bien droite à côté du vieux magistrat aux lunettes d’argent qui joignait déjà les doigts. Geros m’avait glissé dans le couloir qu’elle était la mère de Cendré. Ça expliquait bien des choses. Le gros trésorier, toujours muet, les mains croisées sur le ventre comme s’il gardait quelque chose dedans. Et tout au bout de la table, Moustache et Grosses-Joues, installés comme deux témoins que personne n’a cités mais qu’on n’ose pas mettre dehors.

Geros présidait, debout, les mains dans le dos. Il me fit un signe bref, et je m’assis en face de lui. Blanche prit la chaise la plus éloignée, contre le mur, croisa les jambes, et son croc dans la pomme résonna dans toute la salle. La mère de Cendré se retourna. Blanche lui sourit.

« Messieurs, mesdames, » commença Geros, d’une voix qu’on n’avait pas besoin de hausser pour qu’elle porte. « Ser d’Arkasse a demandé à vous rencontrer, vous avez accepté, je vous en remercie. Je ne suis ici qu’en qualité d’hôte. La parole est à qui veut la prendre. »

Le magistrat ne laissa pas passer une seconde.

« Voyons, voyons. Ser d’Arkasse, nous sommes réunis à votre demande. Je suppose donc que vous avez quelque chose à nous dire. »

« Je voulais vous demander, simplement, pourquoi vos enfants ne sont plus sur mon terrain. »

« Vous le savez parfaitement, » dit la mère de Cendré. « N’est-ce pas ? »

« Je sais ce que j’ai dit à la réception. Je ne vois pas ce que ça a à voir avec ce qu’ils apprenaient chez moi. »

« Ça a tout à voir avec l’exemple, » dit le père de Lucille. « Un chevalier qui insulte ses pairs devant tout le monde, vous comprenez bien qu’on ne peut pas confier un enfant à ça. »

Je levai un sourcil.

(Ça ?)

Je pris une inspiration. Poliment. Le sourire collé et la mâchoire serrée derrière.

« J’entends votre inquiétude, Ser. Vos enfants étaient bien traités. Ils couraient avec les autres, ils travaillaient leurs gardes, votre fille a progressé plus vite que n’importe qui sur ce terrain. Je pense que vous le savez. »

Il rosit un peu plus. Il le savait.

« Elle progresse tout aussi bien ici, » dit le magistrat. « Et dans un cadre plus convenable. Maître Geros est reconnu comme le meilleur maître d’armes du Royaume, ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Vous, on dit que vous les faites courir en rond. »

Je jetai un œil à Geros. Il regardait le plafond avec la neutralité d’un homme qui vient d’être félicité devant témoins.

(Le meilleur du Royaume...)

Quelque chose se redressa en moi. J’avais beaucoup de défauts, la fausse modestie n’en faisait pas partie.

« Je respecte Maître Geros, Ser, et je lui ai payé assez de leçons ces derniers jours pour savoir ce qu’il vaut. Par respect pour notre hôte, je ne le contesterai pas sous son toit. Mais honnêtement, je pense être le meilleur maître d'armes du Royaume. »

Un coin de la bouche de Geros bougea, dans un début de sourire. Le plafond dut lui paraître soudain très intéressant.

« Quelle assurance, » dit la mère de Cendré, tac, tac. « N’est-ce pas ? »

« Quant à courir en rond, oui. Ça apprend à ne pas laisser un camarade derrière soi. Je ne connais pas beaucoup de meilleures leçons pour quelqu’un qui portera un jour une épée à Kendra-Kâr. »

« Nous ne les payons pas pour courir, » dit enfin le trésorier.

C’était sa première phrase de la soirée.

« Vous ne me payez rien du tout, Ser. Je ne prends pas un yus de bronze sur votre fils. Cette enseignement est gratuit et ouvert à tous. Si quelqu’un a été lésé, ce n’est certainement pas votre bourse. »

Quelques yeux se baissèrent. Pas assez.

« Vous avez insulté deux chevaliers du Royaume, » dit Moustache, qui avait attendu son moment depuis le début, et dont la voix de basse avait retrouvé sa pleine assurance depuis qu’il se savait en nombre. « Devant plusieurs dizaines de personnes. Nous demandons réparation. »

Je tournai lentement la tête vers lui. Sa main reposait sur le pommeau de son épée de parade, dont le fourreau n’avait pas une rayure. Je gardai la mienne loin des miens.

(Dis-le. Dis-lui ce que tu penses des gars qui gardent des sacs pendant qu’on enterre des gamins. Dis-lui, bordel, rien qu’une phrase.)

Je sentis la chose monter derrière les dents. Je la connaissais. Je la laissai grimper jusqu’au bord, et je tirai sur les rennes au dernier instant

« Ser, je vous ai dit ce que j’avais à dire, avec les mots que j’avais ce soir-là. Je n’en retire aucun. Mais je reconnais volontiers que le lieu ne s’y prêtait pas. »

« Donc vous maintenez, » dit le magistrat, très satisfait, comme si je venais de signer quelque chose.

« Je maintiens. »

« Alors il n’y a rien à ajouter, » dit la mère de Cendré en refermant son éventail d’un coup sec. « On dit d’ailleurs que vous ne répondez qu’à une seule des trois régences, n’est-ce pas ? Il paraît que c’est le sujet de bien des conversations. »

« Mon serment dit les trois, Madame. Je le tiens comme je tiens le reste. Les Seigneurs Ybelinor et Perussac ne peuvent se plaindre de quelconque infidélité de ma part et si c'était le cas, il ne vous reviendrait absolument pas le droit de vous en faire juge. Aux dernières nouvelles aucun serment ne me relie à vous. Alors je vous prie de ne pas vous mêler d'affaire de Cour - qui plus est inventée - dont vous n'êtes pas en charge. A moins que vous n'apportiez officiellement la parole d'un de mes Seigneurs. Auquel cas, je suis tout ouïe. »

Elle plissa les lèvres comme se retenant de dire quelque chose. Je l'avais coincée. Moi, je regardai les Chevaliers. Une pensée me traversa, droite, nette. Je savais quelque chose sur cette table que personne d’autre n’était censé savoir : que ces deux-là étaient des habitués de la table d'Ybelinor, et qu'ils s'étaient entretenus avec les parents de mes recrues, que le mot « ordre » avait déjà circulé, que l’écuyer à seize ans avait déjà été promis. Je n’avais qu’à le dire. Une seule phrase et la moitié de la table se serait fissurée sous mes yeux.

Mais l’information venait d’une gamine de quinze ans qui écoutait depuis un escalier, en cachette, et qui avait dit à Blanche de ne surtout pas me le répéter. Si je lâchais ça ici, le père de Lucille saurait tout de suite d’où ça venait. Je ne jetterais pas une enfant dans la gueule des loups pour marquer un point. Je gardai ma carte. C’était dur de la garder.

« Je ne vois pas comment nous allons sortir de cette salle autrement qu’en nous répétant. Vous avez votre version, j’ai la mienne. Vous dites que Maître Geros forme mieux, je dis que vos enfants avaient des progrès chez moi. On ne peut pas trancher avec des phrases. »

Un temps. Le magistrat ouvrait la bouche pour poursuivre. C’est là que le croc retentit encore, net dans le silence, puis une voix légère, depuis le mur :

« Je peux poser une question ? »

« Non. »

Il était hors de question que Blanche ajoute son grain de sel, ça pouvait être explosif.

« Laissons-la, » dit Geros, avec un très léger sourire. « Je suis sûr que cette dame à des choses très intéressantes à dire.»

« Un instant. » L’éventail s’était immobilisé. La mère de Cendré avait tourné la tête, lentement, et regardait Blanche comme on regarde une tache sur une nappe. « Qui est cette femme, Ser ? Et de quel droit s’autorise-t-elle à parler dans une affaire qui ne la concerne en rien ? »

Je sentis mes épaules se raidir avant que ma tête ait fini de comprendre. Blanche, elle, n’avait pas bougé. Elle mâchait.

« Elle fait partie de ma suite, Madame. À ce titre, elle mérite entre ces murs le même respect que moi. »

Je l’avais dit sans élever la voix, mais sans lui laisser le moindre jeu non plus. Les doigts du magistrat se désunirent.

« De votre suite ? » L’éventail reprit son rythme, tac, tac, très lent. « En quelle qualité ? »

J’ouvris la bouche. Rien n’en sortit.

(Ezra, c’est simple. Ezra entraîne les recrues, Ezra est mon assistante, tout le monde le sait. Et elle ? Qu’est-ce qu’elle est, au juste ? Qu’est-ce que je lui ai laissé comme place ?)

Le silence dura une seconde de trop. Je le sentis passer sur ma peau.

« Conseillère. »

Elle l’avait dit sans hausser le ton, la pomme à la main, comme on donne son nom à un commis. Il y eut un petit rire, bref, condescendant, derrière l’éventail.

« Eh bien, on vous écoute, » dit la mère de Cendré avec un geste de la main, « conseillère du Ser d’Arkasse. »

Blanche ne releva pas le rire. Elle ne me regarda d'un regard insistant, qui venait me rappeler la manière dont je l'avais traité quelques jours auparavant. Alors je cédai d'un signe de tête. Elle venait de se donner une place que je n’avais pas su lui offrir, et elle l’avait prise toute seule, avec la même désinvolture que sa pomme en main.

« Vous dites tous que le Maître çi est meilleur. Ser Ezak dit que son enseignement est bon. Moi, je ne connais pas les épées. Alors pourquoi vous ne le regardez pas ? »

« Regarder quoi, ma chère ? » dit la mère de Cendré, avec un sourire de condescendance qui s’étirait un peu plus à chaque mot.

« Ce que les élèves savent faire. Pas lui, pas Monsieur Geros. Eux. Ceux qu’ils ont formés. Si vous êtes en désaccord sur qui enseigne le mieux, la réponse doit bien se trouver dans ce qu’ils ont appris. »

Elle croqua une nouvelle fois dans sa pomme, mâcha, avala, et conclut avec le plus grand sérieux :

« Ils se battent déjà tous les jours, non ? La petite fille a mis un grand garçon par terre l’autre jour. Il y en avait des rires. »

Le père de Lucille se redressa, un peu gonflé, avant de s’en rendre compte. Le magistrat s’agita.

« Voyons, voyons. Des enfants, qu’on opposerait pour décider d’une question d’honneur entre adultes ? »

« Ce ne sont pas eux qui décident. Ce sont eux qui montrent. »

Un silence. Pas celui des gens qui réfléchissent, celui de ceux qui n’ont pas de bonne objection sous la main. Moustache fut le premier à se reprendre.

« C’est absurde. On ne va pas mettre des gamins du caniveau face aux élèves du Temple des Maîtres. Ce serait une humiliation pour les nôtres. »

Je ne répondis pas tout de suite. Je regardai Blanche, qui regardait sa pomme comme si elle n’avait rien dit d’extraordinaire. Et là, seulement, je pensai à ce qu’elle venait de proposer.

(Mais c’est un suicide.)

Les gamins du Temple, je les avais croisés. Des fils de familles à qui on avait mis une épée dans la main avant qu’ils sachent lire, qui avaient passé des années de leur vie à répéter les mêmes gestes devant des maîtres. Les miens ? Des orphelins qui avaient appris à tenir une lame il y a trois semaines. Un fils de forgeron qui encaissait bien sans reculer, une fille de menuisier qui réparait des boucliers, d’autres encore dont je savais mal compter la force. Le seul noble qu’il me restait, Médérik, avait commencé les classes d’armes plus tôt que les autres, comme tous ceux de sa caste. Les autres, ils tenaient une épée comme on tient une cuillère à soupe le premier jour.

Je fis le tour de mes onze, un par un, dans ma tête. Qui pourrait tenir tête à des enfants qui avaient des années de salle derrière eux ? Je cherchai longtemps. Trop longtemps. Je sentais les regards sur moi, le tac de l’éventail, l’attente. Je ne trouvais que deux noms. Edouard, qui avait déjà passé des semaines à apprendre à avec Geros lui-même, et Médérik. Deux. Pas un de plus.

« Ne parie jamais sans connaître au moins la moitié des cartes. » La voix de Vandrak, un soir, à Oranan, ses doigts bagués sur la table de jeu. Il disait aussi qu’on ne gagne rien sans parier. Mon père parlait volontiers des deux à la fois, ça dépendait de qui perdait. Je regardai les quatre familles. Je regardai Moustache, dont la lèvre se tordait déjà en sourire. J’avais passé trois semaines à leur montrer que le caniveau tenait mieux la route qu’on ne le croyait, et là, on me proposait de le prouver.

« D’accord. » Le magistrat sursauta.« Mais qu’on limite les participants aux deux meilleurs de chaque école. Armes d’entraînement, devant tous ceux qui voudront venir. Ce sont des enfants, pas des soldats. »

« Deux contre deux ? » dit le magistrat, qui s’était repris et avait retrouvé ses doigts. « Voyons, voyons. Une égalité est vite arrivée, et alors, que ferait-on ? Trois. Trois de chaque côté, de façon à ce qu’il y ait un vainqueur. »

« Trois, » confirma la mère de Cendré. « N’est-ce pas ? »

Je regardai Geros. Il ne dit rien, ce qui était déjà une réponse. Je regardai Blanche. Elle avait cessé de mâcher, et il me sembla voir, dans le coin de son œil, quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Elle venait peut-être de comprendre ce que son idée pesait.

« Trois. » dis-je, à contrecœur.

Le troisième, je le trouverais. Il faudrait bien.

« Et l’enjeu ? » demanda la mère de Cendré, qui avait senti l’odeur du sang avant les autres. « N’est-ce pas ? »

« Les enfants, Madame. Si mes élèves perdent, vos fils restent chez Maître Geros pour de bon. S’ils gagnent, ils reviennent sur mon terrain. Rien d’autre. »

Moustache échangea un regard avec Grosses-Joues, et la moustache se retroussa, celle d’un homme à qui on a tendu une arme déjà chargée.

« Et les excuses, Ser ? Il est question, quand même, d’un affront à... »

« Les enfants, Ser, » coupa Geros, d’une voix que je ne lui avais jamais entendue, calme, mais qui ne laissait aucune place à le contestation. « C’est tout ce qui est en jeu. Ce que chacun doit à son honneur, personne ici n’est qualifié pour le fixer à sa place. Dans dix jours. À la cour du Temple, à l’heure de la sixième cloche. Armes de bois, combat courtois de bretteur, à trois touches, aucun coup à la tête. Chacun annoncera ses trois noms le jour même. »

Il laissa passer un temps, et ses yeux verts firent le tour de la table, un par un, sans se presser.

« J’ajoute une condition, et elle n’est pas négociable. Pour les enfants, ce ne sera qu’une rencontre amicale. Ils ignoreront ce qui se joue ici. Ils n’ont pas à porter sur leurs épaules des querelles qui sont les nôtres. Si l’un d’eux apprend qu’il se bat pour une affaire d’adultes, je considérerai que la partie est nulle, et je le dirai à tout le monde. »

« Un simple match amical, alors qu’on parle d’honneur ? » grogna Moustache.

« L’honneur des adultes reste entre adultes, Ser. Les gamins ont seulement à se battre bien. »

Le magistrat approuva . La mère de Cendré hésita, l’éventail suspendu, puis le referma d’un coup sec, ce qui devait valoir accord.

« D’accord, » dis-je. « Ils ne sauront rien. »

Le père de Lucille se leva le premier, suivi du magistrat qui joignait les doigts en marmonnant que cette affaire était d’une rare inconvenance, puis de la mère de Cendré, qui dit à voix haute qu’elle se réjouissait d’avance. Moustache et Grosses-Joues sortirent dans leur sillage, très droits. Le trésorier fut le dernier. Il passa devant moi, s’arrêta, et me regarda une seconde sans rien dire avant de suivre les autres.

Dehors, la lumière de l’après-midi me tomba dessus comme un seau d’eau. Blanche descendait les marches du Temple à mes côtés, la queue de sa pomme dans une main.

« J’avais une bonne idée. »

« Tu avais une idée. Dans dix jours on saura si elle est bonne. »

« Tu as eu l’air d’hésiter longtemps. »

« J’hésitais parce que sur le papier, les nôtres ont aucune chance. On va devoir parier sur la chance de l'instant. Mais vu l'impasse dans lequel nous nous trouvons, on ne peut que s'y remettre. On a rien à perdre de plus quoi qu'il arrive »

Elle ne dit rien. Puis elle sortit de sa poche la petite pomme jaune, celle qu’elle gardait à part, et me la mit dans la main.

« J'ai appris qu'ici, c'était la couleur de l'optimisme. »

Je la regardai un instant, un peu désarçonné, comme souvent avec elle. Et au bout de trois secondes un sourire s'étira sur mes lèvres.

« Merci conseillère. »

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Ezak
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Re: Le Temple des Maîtres

Message par Ezak » mar. 20 oct. 2026 15:26

Je leur annonçai la chose un matin, à la fin de la séance; Une rencontre amicale entre mon école et celle de Maître Geros, dans dix jours, au Temple des Maîtres, devant qui voudrait venir. Trois d'entre eux seulement y participeraient. Médérik et Edouard, que j'avais déjà en tête. Le troisième, je le choisirais plus tard, après les avoir tous regardés. Edouard, lui, leva la main comme à l'école.

« Ser, est-ce que ceux de l'orphelinat pourront venir ? »

« Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas, c’est ouvert à tous. »

Je n'eus pas le temps d'ajouter un mot. Alban, le petit comique du groupe s'était déjà fendu d'un sourire de renard.

« Ceux de l'orphelinat, ou une en particulier ? Une certaine Marcy, par exemple ? »

Les orphelins éclatèrent de rire d'un bloc. Edouard devint rouge jusqu'aux oreilles.

« Mais non ! Pas du tout ! C'est juste que... C'est parce que Dame Méli voudrait voir, voilà ! »

« Dame Méli, bien sûr ! » reprit Alban, la voix aiguë.

Je tiltai à nouveau sur le nom de cette Marcy Almaran mais je ne posai pas de question. Je ne voulais pas interrompre leur moment. C'était la première fois que je les voyais rire tous ensemble, orphelins, roturiers, noble - en la personne de Medérik - compris, et je n'avais aucune envie d'y mettre fin.

Le troisième nom, je ne l'arrêtai que la veille au soir, dans la grande salle de la propriété, une chandelle entre nous, les quatre adultes à investir ce lieu. Edouard et Médérik, c'était réglé depuis le premier jour. Pour le reste, j'avais tourné autour pendant plus d’une semaine.

« Job. »

Ezra avait posé les deux mains à plat sur la table prête à ne pas céder un pouce de terrain.

« Job tient bien. Je ne dis pas le contraire mais je doute qu’il puisse convenir pour ce type d’exercice.»

« Il tient un bouclier comme personne parmis eux. Il est impossible à faire reculer Tu l'as vu. »

« Dans un duel courtois de breteur à trois touches, tenir ne suffit pas. Il faut toucher. »

« Tu l'avais pris pour un bœuf, la première semaine. Tu t'étais trompé. »

« Certes, je me suis trompé cette fois là, mais je me trompe rarement. »

« C'est ce que tu affirmes, mais je t’ai vu te tromper plus d’une fois.»

« Bon, tu vas pas commencer... »

« Je ne suis pas prête d’arrêter.»

Blanche suivait l'échange sa tête allant d’une persone à l’autre. Au bout de la table, Corvus n'avait pas levé les yeux de son verre.

« Margot. »

« Pourquoi ? »

« Le fils du forgeron encaisse. La gamine touche. Elle est sans-filtre, elle ne se pose pas de questions. Ça aide, parfois. »

Ezra me fixa un long moment. « C'est ton choix. » Elle le dit comme on dit : ce sera ta faute. Puis elle se leva et quitta la salle sans un mot de plus. Ce caractère de feu n’était pas simple à gérer…

...

Vînt le jour tant attendu.

Nous avions fait le trajet à pied, évidemment. Corvus ouvrait la marche, les mains croisées dans le dos, avec la tête d'un vieil ours qui mène ses petits dans la forêt. Ezra fermait la colonne, droite comme un mât.Blanche, elle, marchait à mon côté, une pomme dans la main comme toujours depuis quelques jours. Je lui avait fait juré qu'elle se tairait jusqu'au soir, mais je ne la croyais pas le moins du monde. C’était Blanche…

Les gamins ne savaient rien de ce qui se jouait vraiment. J'avais tenu parole : pas un mot, et à chaque question de l’un deux, la même réponse : qu'on allait montrer ce qu'on savait faire et que c’était un moyen de tester leurs capacités en condition. C'était vrai, au fond. Ça ne leur donnait simplement pas toute l'addition.

Quand nous débouchâmes sur le parvis du Temple des Maîtres, je fus surpris de constater qu’il y avait t un monde fou. Je n'avais pas imaginé qu'il y en aurait autant. Je croisai Geros près de la colonnade, qui surveillait la cour les bras croisés, et je m'approchai de lui à voix basse.

« Maître. C'est vous qui avez invité toute la cité ? »

« Non. Je n'ai pas lancé une seule invitation. » Il ne quittait pas la foule des yeux. « Depuis la mort du roi, la ville est en deuil, Ser. Il ne s'y passe rien. Un affrontement entre deux écoles, c'est un événement… mais je vous l’accorde pas à ce point. Les crieurs étaient dans toutes les rues depuis deux jours, et ils n'étaient pas à ma solde. Je soupçonne certains parents d'avoir payé pour remplir cette cour. »

Je ne répondis pas tout de suite. Je regardai la galerie, la cour, les gens qui se poussaient pour avoir une place.

(Des gens qui paient pour qu'on vienne voir leurs enfants perdre un simple tournoi amical ? Non. On ne paie pas des crieurs pour un spectacle qu'on craint. On le fait quand on est sûr de ce qu'on va montrer. Ils étaient sûrs de leur coup. Ils voulaient des témoins pour ma défaite.)

« Alors ils voulaient un public, » dis-je sans élever la voix. « On dirait qu’ils vont en avoir un. »
Geros ne dit rien. Mais ses yeux verts, qui détectaient tout avant que ça n'arrive, firent une dernière fois le tour des galeries, et je compris qu'il n’était pas très à l’aise avec ce qui se tramait.

Ceux de la réception chez Maisonneuve où tout avait commencé étaient là, tous. La haute noblesse en rang. D’abord les parents de mes anciennes recrues avec qui j’avais un grief. Le vieux magistrat. La mère de Cendré à l'éventail. Le père de Lucille le gros trésorier toujours muet, et les deux chevaliers droits comme des piquets, Moustache avec son épée de parade qui n'avait toujours pas une éraflure et Grosses-Joues toujours aussi bedonnants à force de s’engraisser à table. Sur la galerie haute, entre deux colonnes, Maisonneuve s'était placé assez loin pour qu'on ne dise pas qu'il avait pris parti, assez près pour ne rien perdre. Il m'adressa un très léger signe de tête auquel je répondis. Et le père de Médérik était là aussi, un peu à l'écart, près d'une colonne. Il ne regarda pas son fils et ce dernier ne le regarda pas non plus. Un peu plus loin ont trouvait la petite noblesse qui m’avait assuré un soutiens discret. Le rouquin de la réception qui leva deux doigts pour me faire signe, le type qui avait tourné le dos aux Chevaliers. Tous. La trentaine de cette fameuse réception qui avait grand bruit dans la noblesse toute rassemblée pour un tournoi amical d’enfants. Ceux-là n’étaient pas dupes et savaient qu’il n’y avait rien d’amicale derrière tout ça.

Mon regard glissa le long des galeries, du côté où les orphelins s'étaient massés, et s'arrêta net.

Xël.

De nombreuses personnes le regardaient en chuchotant. Lui, le plieur d’espace, héros de de la cité. Je ne l'attendais pas du tout. Ma lettre était restée sans réponse, et je m'étais fait à l'idée qu'il viendrait à la propriété quand il l'aurait décidé et je le retrouvai là, dans la cour de Geros, au milieu des gamins de chez sa mère. Je lui adressai un signe de tête amicale ponctué d’un demi-sourire. Auquel il répondu avec un signe de la main. Dame Méli était là aussi, sans doute pour voir ce que je faisais de ces gamins.

Près des quatre familles de la haute noblesse se tenaient quatre gamins que je connaissais bien, en tenue d'entraînement. Cendré regardait par-dessus mon épaule, comme depuis son premier jour chez Geros. Il croisa Edouard, qui le salua d'un menton à peine incliné. Cendré ne répondit pas, sa mère eut l’air de lui dire de ne pas le faire. Je comprenais d’où venait son mépris initial pour les orphelins. Quel gachis, alors qu’un lien maigre commençait à naître en eux. Geros s'avança au centre au milieu d’un cercle de craie marqué au sol, les bras croisés. Il n'éleva pas la voix, la cour se tut quand même.

« Deux écoles d’armes se rencontrent aujourd'hui en toute amitiés. Duel à la mode courtoise. Armes de bois, trois touches, aucun coup à la tête, toutes les autres zones du corps comptent. Je compterai moi-même. Chaque maître annonce ses noms. »

Il annonça les siens le premier. Deux garçons que je ne connaissais pas, seize ans peut-être, nobles jusqu'au col de la chemise. Un grand brun, mince, gaucher, avec le poignet souple de ceux qui ont passé plus d'heures en salle quiconque chez mes élèves. Un autre, plus trapu, l'œil posé, qui salua la galerie avant même d'y avoir été invité. Et Lucille.

Lucille. Évidemment. Il l'avait gardée pour la fin, comme on garde la meilleure pièce pour la dernière manche.

« Edouard. Médérik. Margot. »

Une rumeur monta des galeries. Un orphelin, un cadet de haute noblesse et la fille d'un menuisier. C’était plus hétéroclite. Quelqu'un derrière moi ricana, quelqu'un d'autre le fit taire. Le magistrat avait pris sur lui de superviser le tirage, avec l'air de ceux qui ont veillé sur des urnes toute leur vie. Six jetons de bois, six initiales gravés, une assistante qui tirait et lui qui lirait.

Je n'avais plus qu'une prière, et elle tenait en peu de mots : que Lucille tombe contre Médérik. Je ne me faisais pas d'illusions, même ainsi la chance restait mince. Elle était la meilleure épée de quinze ans que j'aie jamais vue. Mais Médérik avait ses épaules, son sang-froid et lui aussi avait suivis des classes depuis jeune conformément à son rang. Une chance mince, mais réelle. Contre Edouard et Margot, il n'y en aurait eu aucune. Alors, pendant que la main de l'assistante plongeait dans le premier coffret, je serrais la mâchoire et je suppliais, je ne sais qui, car je crachais d’ordinaire à la face des dieux.

Le magistrat lut le premier jeton avec la lenteur qu'on réserve aux sentences, après un voyons, voyons de circonstance, et annonça que le premier combat opposerait Médérik au jeune gaucher. Le deuxième mettrait Edouard face au trapu. Et donc, le troisième combat verrait s'affronter Margot et Lucille.

Je ne bougeai pas. Je sentis mon monde s’écrouler. Margot était la moins bonne des trois? C'était une fille menuisier qui réparait des boucliers avec de la ficelle et des clous contre une génie des lames. Plusieurs semaines de travail, onze gamins venus à pied, et tout ça devait se régler à deux victoires dont une, la dernière, ne viendrait pas. Il fallait donc que Médérik gagne. Et qu'Edouard gagne aussi.

Je pris Médérik à part, deux pas de côté, juste assez pour que le bruit de la galerie couvre ma voix. Il m'attendait, les bras ballants, calme comme toujours, et je ne savais pas par où commencer.

« Tu as seulement à te rappeler ce que tu sais déjà : ne m'annonce pas où tu seras. Frappe juste, pas fort. Frappe quand tu es sûr, et seulement quand tu es sûr. »

« Compris, Ser. »

Médérik entra dans le cercle sans un regard pour les galeries.

Le gaucher lui prit la première touche. Médérik avait chargé de toute sa carrure, comme un bûcheron, et le garçon s'était effacé à gauche pour lui piquer le flanc au passage. Je serrai les dents. Il retombait dans ses travers. Geros compta d'une voix égale.

« Une touche, Temple. »

Médérik ne s'énerva pas. Il recula d'un pas, rassembla ses pieds et fit ce que je lui avais répété encore et encore cette semaine de préparation: il cessa de m'annoncer où il serait. Il retint son premier coup, laissa venir, et quand le gaucher l'attaqua, il n'était plus là où la lame l'attendait. Une touche à une. Puis, sans une once de hâte, il remonta le garçon vers le bord du cercle, une garde après l'autre, et le toucha à la hanche pour le deuxième. Et enfin sur la dernière, après un échange âpre il parvint a le toucher au torse après un desaxage de sa posture, dans un changement de garde, qui surpris le garçon d’en face.

Mon camp et ceux qui me soutenaient applaudirent. La galerie des petits nobles aussi du bout des doigts, le rouquin plus fort que les autres. Du coin de l'œil, je vis le père de Médérik regarder son fils sans réagir. Lorsqu’il revint et passa à mes côtés je déposai une main ferme sur son épaule.

« Bien joué mon garçon. Tu vois que t’en es capable. »

Edouard prit la suite. Comme pour Médérik je lui prodigua des conseils.

« N’oublie pas. Défend comme tu sais faire mais tu me glisse une contre-attaque tous les trois coups. Regarde ses épaules. Les yeux mentent, pas l’origine du coup. »

Le trapu dansait, ce qui n'était pas ce que j'attendais d'un garçon de cette carrure. Un pied devant l'autre, des feintes brèves, un poignet d'escrimeur de salle qui faisait pleuvoir les estocs à droite, à gauche, à droite encore. Edouard parait. Edouard parait avec cette rigueur d'archiviste qui m'avait attiré l'œil d'en haut, recula, parait encore, et au troisième coup, comme promis, la contre-attaque partit, courte, un peu maladroite, et elle toucha.

Une touche pour Edouard. La galerie des orphelins, au fond, ne put retenir un cri. Le trapu en reprit une, puis deux, parce qu'on ne peut pas retenir éternellement un garçon qui a des années d’escrime quant on en a que quelques semaines. Mais Edouard n'abandonnait pas sa règle. Tous les trois coups, une riposte, et la deuxième toucha aussi, à l'épaule. Malin. Avec sa carrure ses épaules étaient difficiles à protéger.

Deux touches partout. J'avais cessé de respirer sans m'en apercevoir et mes doigts avaient trouvé le bras de Blanche près de moi.
Le dernier échange tint en trois secondes. Le trapu feinta haut, Edouard leva sa garde, et la pointe de l'autre arriva finalement par le bas, dans les côtes, juste avant la sienne sur l’épaule du trapus. D'un battement de cils. Peut-être moins. Les deux avaient touchés, mais celle du trapus l’avait fait avant.

« Trois touches. Temple. »

Il avait perdu. Il resta une seconde sur place, la lame de bois pendue au bout du bras, puis salua comme on le lui avait appris, et revint vers nous les épaules basses, la tête rentrée.

« Je l'avais, j’y étais presque. »

« Je sais. J'ai vu. »

Je lui passai la main dans les cheveux, ces cheveux sombres qui n'avaient pas vu un peigne depuis des lustres, et je les ébouriffai davantage, par pur plaisir de voir son visage s'ouvrir avant qu'il ne le referme.

« Tu as fait douter un garçon qui a des années d’escrime derrière lui, avec juste quelques semaines de lames. Je connais des chevaliers qui n'en seraient pas capables. Sois fier de toi.»

Je ne précisai pas desquels je parlai mais jetai un regard mauvais à Moustache et Grosses-Joues dans le camp d’en face. Edouard retint son sourire. On ne sourit quand on vient de perdre. Mais ses yeux brillaient.

Un partout, donc. Tout reposait sur Margot.Elle était déjà à mes côtés, l'épée de bois à la main, qu'elle tenait un peu trop reculée sur la poignée.

« Je vais perdre, hein. »

Elle ne l'avait pas dit avec crainte mais avec franchise.

« Tu vas te battre. »

« C'est pas la même chose. »

Elle avait raison. Je cherchai quelque chose d'utile à lui donner, quelque chose qui ne soit pas un mensonge.

« Bon… Lucille tu la connais. Tu t’es entrainé avec elle des semaines. Elle est douée mais elle a un défaut et tu le sais. Elle attaque d'abord pour montrer sa belle technique. Laisse-la montrer. Quand elle a fini, touche. »

« Et si elle finit pas ? »

« Toutes nos phrases ont une fin. Il faut être juste assez patient pour pouvoir glisser la sienne. »

Et le plus étrange, c'est que j'y crus. Pour la première fois depuis le tirage, je m'entendis y croire.Lucille entra dans le cercle le menton haut, la lame de bois à la hauteur du front pour le salut. Mais elle n'avait pas ce regard qu’elle avait d’habitude. Elle avait celui de quelqu'un qui compte les pas jusqu'à l’abbatoire

« Commencez. »

J'attendais le premier coup, le beau, le rapide, le deuxième inutile, toute cette danse de la meilleure élève qui se sait telle. Il ne vint pas. Margot, déconcertée, avança en tâtonnant, son épée trop reculée, et l'abattit sur l'avant-bras de Lucille, qui ne parait pas.

« Une touche, Margot. »

Je sentis un froid me descendre dans le dos. Lucille avait laissé passer un coup que même un aveugle aurait vu venir. Le deuxième arriva au flanc, lent, presque poli, et ses transitions si propres, que j'avais admirées d'en haut, étaient devenues pâteuses. Elle ne reculait pas, elle ne rompait pas. Elle attendait.

« Elle ne se bat pas. »

La voix d'Ezra, derrière moi, était plate, juste assez forte pour que je l'entende.

« Je sais. Je ne comprends pas.»

Ma voix sortit plus rauque que prévu. Lucille n'attaquait pas pour briller. Elle n'attaquait pas du tout. La troisième touche tomba sur l'épaule. Margot, qui avait cru à un piège jusqu'au dernier instant, resta le bras levé, un peu hébétée.

« Trois touches. Margot. »

Lucille salua de nouveau, la lame au front. Et elle ne rougit pas. Je l'avais vue rougir de honte et de rage pour une claque du plat de la lame sur l'omoplate, sans jamais baisser les yeux. Là, rien. Un visage lisse, et ses yeux posés sur moi, avec un petit mouvement du menton, à peine visible, comme on salue quelqu'un à qui on a rendu un service dont on ne parlera jamais.

« Qu’est ce qui t’arrives ? Tu peux mieux que ça Lucille. » lâcha Margot avec sa franchise de menuisière. Lucille ne répondit pas et sortit du cercle.

Deux victoires contre une. Le Temple aurait dû hurler. Il y eut d'abord un grand silence, celui des gens qui n'ont pas compris ce qu'ils viennent de voir, puis la voix du père de Lucille, qui monta plus aiguë que je ne l'aurais cru.

« Truqué ! Ma fille ne perd pas contre une roturière. C'est truqué ! »

« Elle savait ! » Moustache avait enfin retrouvé de la voix. « La petite savait ce qui se jouait ici, c'est évident ! Maître Geros l'a dit lui-même en conseil, si l'un d'eux sait, la partie est nulle ! »

« Nulle, n'est-ce pas ? » Hurla la mère de cendré en frappant de son eventail tac, tac. « Il faudra bien la déclarer nulle. »

Le magistrat approuvait en joignant les doigts. La galerie se divisait déjà, les uns criant à la fraude, les autres à la honte de le prétendre. Je ne les écoutais plus. Je regardais Lucille, adossée à une colonne, les bras le long du corps, qui regardait dans le vide. Elle ne démentait pas. Elle ne confirmait pas non plus. Et je compris. Il n'y avait pas besoin de l'entendre.

Elle savait. Elle savait parce qu'elle écoutait toujours depuis l'escalier de chez elle, et qu'elle l'avait avoué à Blanche. J'imaginais très bien la scène. Elle avait entendu ce qui se jouait, qui pariait quoi, qui reviendrait où. Et elle avait choisi son camp devant toute la ville. Le seul problème, c'est que son choix venait de me coûter la victoire.

Geros n'avait pas bougé. Il regardait Lucille, longtemps et jamais elle ne le regarda. Puis il se tourna vers moi, sans reproche, ce qui était pire.

« Je l'ai dit en conseil, et je le répète à tous : si l'un d'eux savait, la partie est nulle. »

« Je n'ai pas soufflé un mot à aucun de mes élèves. »

C'était vrai.

« Alors elle s'est lancée toute seule ? Une enfant qui se laisse battre par une fille de menuisier ? Non, Ser. Vous n'avez pas eu besoin de la prévenir. Il vous suffisait de choisir qui vous placeriez en face. Elle a dû lui dire quelque chose sans qu’on s’en aperçoive. »

« C’est un tour de foire ! » Le père de Lucille avait retrouvé sa voix, plus haute qu'à l'ordinaire. « Vous avez truqué la rencontre. Vous avez triché devant tout le Temple ! »

« Un chevalier qui triche avec des enfants, n'est-ce pas ? » Tac, tac. « Je n'avais encore jamais vu ça. »

« Voyons, voyons. La parole donnée à Maître Geros, les usages du Temple, l'honneur de la noblesse tout entière... » Il joignit les doigts.

« Ser d'Arkasse, on ne peut que constater que vous êtes sans honneur. »

« Sans honneur, » répéta Moustache, qui goûtait le mot comme un vin qu'on ne lui avait pas encore servi. « Il faudra que le Royaume le sache. »

Je sentis la colère froide me monter dans la nuque, celle qu'on garde pour les lames, et je m'apprêtai à faire ce que je fais toujours quand on touche à ce nom-là, c'est-à-dire quelque chose que je regretterais en rentrant.

« Sans honneur ?!»

La voix venait de la colonne. Le père de Médérik s'était avancé de trois pas et avait scandé ceci d’une voix tonitruante qui stoppa tout.

« Je vais vous dire ce que je sais de l'honneur, Messieurs, puisqu'on en distribue ce matin. Tout ceci n’a lieu que parcequ’à une réception, Ser d'Arkasse a dit ce que ce que beaucoup pensent tout bas de deux chevaliers qui ont trouvés mieux à faire que d’aller défendre leur patrie à Kochii et parcequ’il a prononcé ces vérités, des parents ont retirés leurs enfants de l’enseigne du Ser d’Arkasse. Du moins, c’est qu’ils prétendent. »

Le père de Lucille avait cessé de gesticuler.

« Mais les billets étaient prêts bien avant cette réception. Ces messieurs sont venus nous voir avant, l'un après l'autre. Ils parlaient d'un ordre de chevalerie nouveau, de places réservées, d'un titre d'écuyer à seize ans pour nos fils, contre une part et une signature. Ils sont venus nous les acheter, voilà ce que c'est. En arguant que nous ne devions pas laisser nos fils partager leur gamelle avec des orphelins. Je ne m'en cache pas, j’ai douté de cette mixité, mais je doute encore plus de ceux qui marchande des enfants dans leur propre interêt. Si d’Arkasse refusait d’écarter les orphelins de son enseignement et de rejoindre leur ordre, ils voulaient ternir sa réputation. Cette offre, je l'ai refusé et voilà pourquoi j’ai laissé mon fils entre les mains du Ser d’Arkasse. »

Il me regarda enfin, pas longtemps.

« Et celui que vous traitez de sans honneur est celui que les trois régents ont adoubé, qui a ramené la Princesse vivante de Kôchii. Là où j’ai aussi perdu des fils, comme beaucoup, contrairement à certains qui n’ont rien perdus. Je vois quelques personnes sans honneur ici ce n’est certainement pas celui que vous nous vendez. »

Il retourna à sa colonne, remit les mains dans le dos. Personne ne m'avait jamais défendu ainsi devant témoins et cela venait d’un type de la haute noblesse qui m’avait confié un fils dont il semblait faire peu de cas. Médérik ne bougea pas, mais pour la première fois il regarda son père, ahuri. Un peu comme toutes les recrues qui comprenaient petit à petit que tout ceci n’avait rien d’amical.

La cour explosa. Moustache et Grosses-Joues hurlèrent à la calomnie, la dame à l'éventail demanda qui avait le droit de dire ça, et le père de Lucille cherchait sa fille des yeux. Elle ne le regardait pas, elle avait définitivement choisi son camp. Une foule de gens se disputaient, s’exclamaient. Donnant leur avis sur l’affaire. Le temple des Maîtres était devenu une cour de justice populaire en quelques minutes.

J'attendis que le plus gros du bruit retombe. Ma colère était froide, posée, patiente, la plus dangereuse. Je fis trois pas dans le cercle et la cour s'arrêta presque d'elle-même. Je m'adressais aux deux planqués, avec une politesse que je me serais presque félicité d'avoir.

« Messieurs. Il y a ici un honneur à réparer, et ce ne sont pas les enfants qui l'ont jeté par terre. Les épreuves des petits sont annulées, il faut bien départager. Entre adultes. Entre ceux qui ont monté tout ça. Un duel. »

Je laissai un temps.

« Vous deux. Maintenant, dans cette cour, avec les armes que vous voudrez. Je ne suis pas regardant. Si vous préférez venir ensemble, je ne vous en tiendrai pas rigueur. Ça m'évitera de recommencer. »

Moustache fut le premier à s’exprimer.

« Un duel ! Ser, un chevalier ne se bat pas sur un coup de sang, devant des enfants, dans... »

« Après ces révélations, je vous interdis d’affirmer ce qu’un Chevalier devrait faire. »

« Il faudrait... l'usage veut... une nuit de réflexion, au moins. » Grosses-Joues avait pâli, mais ses joues, faute d'avoir où aller, étaient restées roses.

« Vous avez eu dix jours. »

« Mon bras, Ser. Une vieille blessure. De la campagne. »

« Une blessure que vous vous êtes faites en veillant sur les grenier durant la guerre ? Je vous plains. La poussière est si dangereuse. »

Il y eut quelques rires dans les galeries, vite étouffés. Je les tenais. Je n'avais pas besoin de les achever, il suffisait de rester là, à attendre qu'ils aient fini de trouver des raisons.Le magistrat trouva la porte à leur place. Il joignit les doigts, toussa.

« Voyons, voyons. Il est de tradition, dans le duel courtois, qu'une partie puisse désigner un représentant, pourvu qu'il soit de bonne renommée. Il n'y aurait là aucune dérobade. »

(Évidemment, l’homme de loi, il connaissait l'usage….)

Moustache et Grosses-Joues échangèrent un regard. Le premier retrouva sa voix de basse.

« Nous désignons Maître Geros. »

Un souffle passa sur les galeries. On ne lui avait rien demandé, à lui. On le désignait comme on désigne un cheval. Le meilleur maître d'armes du Royaume. Dix jours qu'on me le répétait sur tous les tons, et voilà qu'ils le jouaient en dernière carte, persuadés que je flancherais devant lui. Ils avaient mal calculé mon orgueil. Honnêtement, une partie de moi se réjouissait même.

Geros n'avait pas bougé depuis le début du scandale. Il regarda les galeries, pleines à craquer, les élèves venus de toutes les salles d'armes que le bruit avait fait sortir des couloirs, les assistants figés au pied des colonnes, le curieux venus voir de l’animation et qui en avait pour leur argent avec cette affaire de noblesse étalée devant leurs yeux. Il regarda Lucille. Il me regarda, moi. Et il parla enfin.

« Non. »

Le mot tomba sans hausser le ton, et il suffit à faire taire Moustache avant même qu'il ait fini de sourire.

« Vous disposez de moi sans me consulter, Ser. Je ne suis le champion de personne dans une affaire que je n'ai pas cherchée. J'ai accueilli cette rencontre pour des enfants. Je ne la prêterai pas à vos querelles. »

« Maître, enfin, l'usage... »

« Je connais l'usage. Il ne me force à rien. »

Moustache chercha de l'aide dans les yeux du magistrat, qui regarda ses doigts. Il y eut un silence assez long pour que j'entende, quelque part dans les galeries, le croc d'une pomme. Je me retins de tourner la tête sur Blanche. Je les regardai, lui et son compère, et je compris que je tenais enfin la phrase que je cherchais depuis que le mot « sans honneur » avait été prononcé dans cette cour.

« Voilà qui est parlant. Ces messieurs ont réclamé des excuses, accusé et méprisé des enfants, traité un chevalier du Royaume de tricheur devant la moitié de la ville, et quand on leur demande de payer de leur personne, ils envoient un homme qui ne leur doit rien porter leur épée à leur place. Votre peu d’honneur, je ne m'en étonne plus. Je m'en lasse. »

Moustache serra la poignée de son épée de parade, ce qui n'aurait impressionné personne. Je laissai le silence travailler, puis je me tournai vers Geros, et je baissai la voix, un peu, comme on parle à un pair.

« Maître Geros. Acceptez. Pas pour eux, ils ne le méritent pas. Pour laver tout ce qui a été jeté dans cette cour aujourd'hui, tout ce déshonneur qu'on a fait porter à des enfants. Pour montrer à ceux qui nous regardent ce que sont la noblesse et la courtoisie quand on les pratique vraiment au lieu de les invoquer. Vous le pouvez. Moi, je ne veux pas gagner quelque chose. Je veux rendre à cette assemblée ce qu'on lui a pris. »

Geros me regarda longtemps, de ses yeux verts. Dans la cour, plus personne ne bougeait. Je crus un instant qu'il allait refuser une deuxième fois. Il avait de la patience, cet homme. Il en avait peut-être trop.

« J'accepte. »

Une rumeur courut dans les galeries. Il leva la main et elle s'éteignit.

« Parce qu’un pair respectable me le demande et pour laver ce déshonneur. Que ce soit bien entendu : ce n'est pas pour les chevaliers que je me bats. Qu'ils n'y voient ni un service, ni une dette, ni un parti pris. Ce que je fais ici, je le fais pour ce Temple, pour ces enfants, et pour la parole que j'ai donnée. »

Moustache eut un geste, que personne ne retint. Grosses-Joues baissa les yeux. Geros ne leur accorda pas un regard de plus.

« Une chose encore, Maître. Pas de combat courtois. Pas de bois, pas de touches comptées pour faire joli. Un vrai combat, jusqu'à ce que l'un de nous abandonne, soit désarmé ou se soumette. »

Geros ne bougea pas une paupière.

« Soit. »

Ce fut tout. Un mot. Pas de fanfare, pas de cérémonie.

Un premier gamin partit en courant avant même que la cour ait fini d'entendre . Un élève du Temple sa voix revint en échos, aiguë, ravie, cognant contre les murs dorés :

« Geros contre d'Arkasse ! Geros contre d'Arkasse ! »

Un autre le suivit, puis trois, puis dix. On entendit des portes claquer, des pas précipités, des cris de salle en salle., les couloirs se remplirent, et la cour, déjà trop pleine, se mit à déborder. Plus le scandale avançait, plus le Temple se remplissait, et je vis des gens que je n'avais jamais vus venir de la rue, par on ne sait quelle porte, pour ne pas manquer ça.

Je dégrafai ma cape. Blanche la pris et l'enroula sur son bras comme une chose précieuse.

« Gagne, petit guerrier. »

Je ne répondis pas. Je ne me retournai pas non plus. Au centre du cercle, Geros attendait.

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