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Cette nuit-là, mon sommeil fut un voyage à travers l’oubli. La première partie fut un désert. Pas un souffle de vent, pas une lueur, pas même l’écho lointain d’une prière. Une obscurité si dense qu’elle semblait vouloir m’écraser, comme si les murs de ma maison s’étaient refermés sur moi pour m’étouffer. Mon énergie, d’ordinaire si vibrante dans mes veines comme un courant d’eau vive, n’était plus qu’un filet d’eau stagnante au fond d’un puits asséché. Épuisée par les efforts de la journée, par mes tentatives maladroites et les regards désapprobateurs des prêtres, j’avais l’impression que même mon âme s’était vidée. Gaïa elle-même m’avait abandonnée.
Puis, après une éternité, une particule luisa.
Une lueur si faible, si tremblotante, que je crus d’abord à une hallucination. Un reflet de lune sur un vitrail oublié ? Une étincelle de feu sous les braises ? Non. C’était bien plus que cela. Une pulsation, douce et régulière, comme un battement de cœur lointain. Elle grandissait à chacun de mes propres battements, s’étirant en un ruban doré qui dansait devant mes yeux clos. La lumière revenait. Lentement. Comme si quelqu’un avait entrouvert une porte condamnée.
La lumière… Les fluides…
Cette réalisation me transperça. Je tendis la main, avide, désespérée, et la lueur sembla répondre à mon appel. Elle s’enroula autour de mes doigts, tiède et vivante, avant de s’élever devant moi comme une traînée d’étoiles filantes. Elle me guidait. Non, elle m’invitait. Une voix sans mots murmurait en moi : « Viens. Suis-moi. »
Et soudain, des rires.
Des rires que je connaissais par cœur, qui résonnaient dans ma mémoire comme une mélodie oubliée. Deux voix, l’une grave et rauque, l’autre cristalline et espiègle, qui se superposaient dans un même éclat de joie.
“Petite… Tu traînes encore ?”
La voix de Vinland, teintée de cette ironie affectueuse qui ne le quittait jamais. Un sourire étira mes lèvres avant même que je n’ouvre les yeux dans mon rêve.
“Tu vas encore nous faire attendre ?”
Celle de Glenna, toujours pressée, toujours impatiente, avec cette pointe de taquinerie qui faisait briller ses yeux bleus comme des saphirs sous le soleil.
Mon cœur se serra d’une joie si intense qu’elle en était presque douloureuse. Ils m’attendaient. Instinctivement, je me laissai porter par cette vague de bonheur. Le sol sous mes pieds semblait fait de nuages, et l’air autour de nous était chargé d’une odeur de terre humide après la pluie, de thym écrasé entre les doigts, et de cette brise légère qui soufflait toujours sur les collines de Kendra Kâr. Nous flottions. Vraiment. Pas comme dans un rêve ordinaire. Non. C’était plus réel que la réalité. Plus tangible que le marbre froid du temple, plus doux que le coton de ma robe d’acolyte. Je fermai les yeux, savourant cette sensation de liberté absolue. Enfin. Enfin, nous partions.
Puis, le monde changea.
D’abord, ce fut imperceptible. Un frémissement sous mes pieds. Le marbre du temple, si familier, se transforma en pierre froide des chemins de Kendra Kâr. Puis en feuilles mortes, en écorce humide, en mousse glissante. L’air se chargea d’une odeur de champignons pourris et de bois mort. Quelque chose n’allait pas. Glenna rit encore, mais sa voix était moins assurée.
“Adé, tu sens ça?”
Je ne répondis pas. Mon regard balaya les alentours, et mon estomac se noua.
Des ombres. Trop nombreuses. Trop rapides. Elles glissaient entre les arbres comme des serpents, sans un bruit, sans une trace. Pas des hommes. Pas des bêtes. Des choses. Des silhouettes aux contours flous, aux yeux brillants comme des braises dans la nuit.
“Te voilà enfin !”
La voix qui gronda était rauque, gutturale, comme si elle sortait d’une gorge à moitié pourrie. Elle me frappa comme un coup de poing dans l’estomac. Je me retournai d’un bloc, le cœur battant à tout rompre.
Et nous courûmes.
La fuite.
Seulement la fuite.
Glenna hurlait quelque chose, mais je n’entendais plus que le martèlement de mes propres pas, le souffle court qui brûlait mes poumons, le sang qui pulsait dans mes tempes comme un tambour de guerre.
Vinland était resté en arrière. Il nous protégeait. Je le voyais se dresser comme un rempart, son armure de cuir brillant faiblement à la lueur de la lune, sa cape flottant derrière lui comme une bannière de défi. Ma tête criait de retourner l’aider mais mes pieds continuaient à m’en éloigner implacablement.
“Adé!”
Le cri de Glenna me transperça. Pas un cri de peur. Non. Un cri de douleur.
Et puis… plus rien.
La terreur ressentie m’éveilla brutalement, tel un coup de massue.
Mon corps était trempé de sueur, mes draps enroulés autour de mes jambes comme des lianes étouffantes, mes cheveux collés à mon front en mèches noires et humides. J’avais les muscles endoloris, à croire que j’avais couru des lieues sans m’arrêter… Lutté contre une force invisible. Ma peau était brûlante, et pourtant, un frisson glacial me parcourait l’échine à intervalles réguliers.
Qu’était-ce que ce rêve ?
Les détails s’effilochaient déjà, comme de la fumée emportée par le vent. Il ne restait plus que cette sensation de réalité si présente, si collante, comme une seconde peau que je n’arrivais pas à enlever. Comme si une partie de moi était restée là-bas, dans ce cauchemar, et refusait de revenir.
Je me redressai d’un bond, manquant de m’étaler sur le sol tant les draps m’entravaient. Le soleil du matin filtrait à travers les rideaux, teintant la chambre d’or et d’ambre. Pourtant, une lueur dorée persistait au coin de mon regard, comme un écho tenace de la lumière qui m’avait guidée dans mon rêve.
Puis, la voix de ma mère.
“Adéliade?”
Un appel doux, mais teinté d’une inquiétude à peine voilée. L’odeur du thé matinal montait jusqu’à moi, fraîche et herbacée, comme l’herbe coupée après la rosée, avec une touche de pierre chaude. Elle me ramenait aux matins brumeux de Kendra Kâr, où l’on préparait ce breuvage simple et pur, symbole de calme et de sagesse. Je clignai des yeux, désorientée, avant de comprendre que je ne rêvais plus. Ma mère était au bas de l’échelle, tenant surement une tasse fumante à la main.
Je me levai d’un bond, manquant de trébucher sur mes propres pieds à cause des draps toujours emmêlés autour de mes jambes.
“Je suis réveillée!” répondis-je en étouffant un bâillement, la voix rauque.
Les réminiscences de mon aventure onirique pesaient encore sur moi comme une pierre. Pourquoi ce rêve me semblait-il si réel ? Comme si j’avais vraiment fui, vraiment entendu le cri de Glenna, vraiment senti le souffle des ombres sur ma nuque. Les détails s’échappaient, mais l’émotion, elle, était bien là. Une tristesse sourde, une culpabilité sournoise, j’avais échoué à quelque chose d’important.
Je parvins enfin à me libérer de mon entrave de tissu et descendis prudemment. En arrivant en bas, je portai une main à mon front. Je me sentais fiévreuse. Ma mère m’observait. Son expression était indéchiffrable. Pas de colère. Pas de reproche. Juste cette inquiétude maternelle, ces sourcils légèrement froncés, ces lèvres pincées qui trahissaient une préoccupation bien plus profonde que mon simple retard.
“Que se passe-t-il?... Tu es malade?...”
“Non non…” Je forçai un sourire, bien que mes joues me fassent mal à force de crispation.
“J’ai juste fait un cauchemar.”
Un demi-mensonge. Car si je n’étais pas malade au sens strict du terme, quelque chose en moi était brisé. Une partie de mon âme avait été arrachée pendant la nuit et refusait de se recoller.
Elle ne me crut pas. Je le vis dans ses yeux. Elle nota l’état second dans lequel je me trouvais, la pâleur de ma peau, la façon dont mes doigts tremblaient légèrement en attrapant le mantou qu’elle me tendait.
“Mange. Ton père est allé prévenir que tu serais en retard ce matin.”
Je hochai la tête, machinalement, sans vraiment entendre, et m’installai à table. Sur ma gauche, une assiette fumante de congee parfumé au gingembre et à la ciboulette, accompagné de lamelles d’œufs de caille marinés dans une sauce soja sucrée, tandis qu’un petit bol de pousses de bambou croquantes apportait une touche terreuse. À droite, des mantou dorés, légèrement sucrés, côtoyaient des tranches de pain de mie grillé, beurrées à la perfection, et une fine couche de confiture de prunes sauvages. Je picorais dans celui que ma mère m’avait donné..
Mon regard dériva lentement vers l’autel dédié à Rana, où trois bâtons d’encens brûlaient encore, consumés à moitié. Une fumée bleutée, épaisse et envoûtante, s’élevait en volutes paresseuses, exhalant un parfum de bois de santal sacré, de résine de pin noir et de pétales de rose séchés. Je me surpris à me demander si ma mère avait prié pour moi ce matin. Si elle avait senti, comme moi, que quelque chose n’allait pas.
Ayant fini mon petit-déjeuner, je me levais machinalement, encore engourdie, prisonnière des lambeaux de mon rêve, et me dirigeais vers la porte. Il était temps que je commence ma journée.
“Tu n’oublierais pas quelque chose?...”
Sa voix me ramena brutalement à la réalité. Mes affaires. Mon grimoire. Ma ceinture. Tout était resté dans la mezzanine. Je rougis, embarrassée, avant d’adresser à ma mère un sourire contrit.
“Désolée…”
“Change-toi aussi! Ta tenue n’est plus présentable après avoir dormi dedans!”
Elle n’avait pas tort. J’étais dans un état pitoyable. Les draps avaient froissé ma robe d’acolyte, et l’odeur de sueur et de sommeil collait à mes vêtements comme une seconde peau. Je fis un rapide aller-retour, juste le temps de récupérer une robe propre dans la malle au pied de mon lit, de filer me rafraîchir d’un coup d’eau avant d’enfiler en hâte ma tenue, et attacher ma ceinture par-dessus, sentant le poids familier de mon grimoire contre ma hanche. Alors que je m’apprêtais à partir, la voix de ma mère me retint une dernière fois.
“Tu ne nous as pas dit quand Vin devait venir manger.”
Le simple fait d’entendre son nom me fit l’effet d’un coup de poignard dans la poitrine. Mon mentor. Mon protecteur. L’homme qui savait me pousser à dépasser mes limites. L’homme dont la présence, dans mon rêve, avait été à la fois un réconfort et une source de danger. Je me tendis imperceptiblement, et ma mère le remarqua. Elle s’approcha, posant une main douce sur mon épaule.
“Adéliade…”
“Je… Je n’ai pas eu le temps de lui en parler quand je l’ai croisé…” Ma voix était moins assurée que je ne l’aurais voulu.
“Je lui dirai dès que je le vois!”
Je forçai un sourire, un de ces sourires qui ne montaient pas jusqu’aux yeux, et déposai un baiser rapide sur sa joue.
“Je file! A ce soir!”
Puis je franchis le seuil de notre maison, le cœur lourd, les pensées embrouillées, et cette étrange sensation de malaise qui ne me quittait pas. Comme si, quelque part, une partie de moi était encore en train de courir.