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Re: L'Ancienne Cité de Sanssitr

Posté : dim. 29 mars 2020 14:08
par Arkalan
L’équipe semble formée. Une dizaine de Sindeldi en armure souple et sombre, des archers et soldats de mêlée accompagnés du fameux messager possédant en plus de son arc une baguette. La commandante papote avec ce qui doit être le capitaine, un Sindel possédant quelques cicatrices sur le visage, loin d’égaler les miennes, et un maintient droit et fier.

Je m’approche quand Sÿlenn me fait signe. Elle me présente le capitaine Gloriëll et ses hommes contenant quatre femelles. Si elles sont bien dressées cela ne devrait pas poser de problèmes. La commandante nous abandonne rapidement après nous avoir souhaité bonne chance, laissant tout le loisir à son capitaine d’affirmer sa supériorité hiérarchique comme un primate. Si il pense que je veux être responsable de la vie de ses hommes il se trompe plus encore si il pense que je me soucie de sa vie. J’ai autant d’estime pour ce Sindel pédant que lui en a pour moi. Je pourrais le lui répondre mais ce serait gâcher ma salive. Je me contente de lui répondre un « à vos ordres Capitaine. » d’un ton puant le cynisme. Je désigne ensuite le chemin à prendre en lui expliquant ce que j’ai vu lors de mes courtes rencontres, toujours agités, avec les nains. L’équipement lourd, les arbalètes, les masses, les haches, les boucliers. Les déplacements par groupes de six à dix nains. Leur faculté de voir dans le noir et je précise que je n’ai pour l’instant pas remarqué de mages parmi eux. Je fais aussi part du risque élevé que nous soyons attendu. Il rétorque qu’il est au courant et que c’est pour ça que Sylënn a fait appel à eux.


Nous nous engageons donc dans les galeries majestueuses de Sanssitr sans que je rajoute quoi que ce soit. Je garde le silence, me contentant d’indique la voix à suivre. Je ne tarde pas à repérer les traces de mon ancien passage. J’indique tout de même au capitaine les salles propices aux guet-apens avant de m’y engouffrer avec prudence. Y compris dans les salles où se trouvent encore les traces de sang des nains que j’ai touché. Mais rien, il faut croire que l’embuscade n’est pas une spécialité des Rhakaunens, une aubaine pour nous. Nous arrivons finalement au pont, je remarque qu’il y a eu de l’activité en observant les traces de pas au sol. Je fais signe au capitaine avant de lui adresser finalement la parole à voix basse.

« Ils se trouvaient de l’autre côté de ce pont. »

Je tend l’oreille pour percevoir les mêmes bruits qu’auparavant.

« C’est à vous de jouer maintenant. »

Re: L'Ancienne Cité de Sanssitr

Posté : ven. 3 avr. 2020 21:44
par Gamemaster6
Émergence : màj pour Yurlungur

Et la marche reprit, d'un pas vif et régulier, à travers les galeries toujours plus sombres et étroites des souterrains creusés par, semblait-il, les rakhaunens eux-mêmes. Un voyage qui s'avéra long et éreintant, dans une atmosphère confinée et parfois humide, sentant la moisissure par endroit.

Pourtant, la fin du tunnel fut enfin là et Yurlungur put soudainement profiter d'un espace bien plus large. Devant ses yeux, sous un immense plafond de stalactites de roches, l'avant-garde progressait à présent dans une vaste cité souterraine. De larges galeries creusées d'une main de maître, certes, mais anciennes, très anciennes. Par endroit, des murs effondrés et des statues érodées par le temps. Un symbole revenait souvent : l'araignée, gravé par endroit sur les murs d'anciennes demeures à présent complètement abandonnée à la poussières et à l'obscurité.

A ses côtés, son guide lui expliqua, parlant à voix basse.

- Ancienne cité d'elfes vivant sous terrrre. Aujourrrrrd'hui Errrruïons. Nous arrrrriverrrons bientôt et nous nous préparrrrerrrrons. Pas de brrrrruit, rrrrestez vigilante, personne ne doit savoirrr.

L'avant-garde se sépara en plusieurs groupes, et le commandant lui-même invita Yurlungur à se joindre à sa torupe, composée d'une quinzaine de rakhaunens portant cet étonnant métal noir. Il allait falloir traverser ses galeries pour atteindre leur destination, et ce en toute discrétion.
***
Gains d'expérience.

Discussion avec le commandant Rakhaunen : 0,5xp ; Soin, repos : 0,5xp TOTAL 1xp

Informations complémentaires

Pour cette MàJ, tu es libre de rp pendant les quelques jours qui servent de voyage. Tous les Rakhaunens, hormis le commandant, sont disponibles pour discuter sans mon intervention. A l'issue de ce voyage, tu te retrouveras devant un mur devant lequel tu attendras avec le commandant. Bien sûr je suis disponible pour toute question si tu veux en apprendre plus pendant ton voyage.

Re: L'Ancienne Cité de Sanssitr

Posté : ven. 3 avr. 2020 21:46
par Gamemaster6
Émergence : màj pour Arkalan
La troupe suit calmement Arkalan sans faire le moindre bruit. Leur expérience ne fait aucun doute et, lorsqu'ils arrivent au fameux pont, le capitaine prend le temps d'évaluer la situation. Il n'y a aucun bruit aux alentours, pourtant, il plisse les yeux avant de faire un geste. Aussitôt les armes sortent de leurs fourreaux, les flèches s'encochent et les regard se font plus durs, prêts au combat. Puis il se tourne vers le Shaakt qui l'accompagne.

- Il semblerait que nous ne soyons plus seuls, comme vous l'aviez dit. On ouvre la voie, ne vous éloignez pas trop.

D'un geste de leur capitaine, la troupe se met en mouvement. Une véritable barrière de roche se fixe sur trois d'entre eux qui avancent aussitôt à découvert, boucliers en avant, suivit par les archers. Plusieurs carreaux viennent s'encastrer dans la protection rocheuse et les archers Sindeldi répliquent aussitôt, permettant aux autres d'avancer. Arkalan n'a que peu de temps de se décider sur ce qu'il compte faire, le combat a d’ors et déjà commencé.
***
Gains d'expérience.

Expérience donnée à la fin de la présente situation. Combat possible en aparté si tu préfères.

Re: L'Ancienne Cité de Sanssitr

Posté : dim. 5 avr. 2020 10:48
par Arkalan
Les nombreuses heures nécessaires pour faire le chemin me laissent le temps de tempérer mon agacement. Je dois admettre que le groupe qui m’accompagne y participe car ils se montrent redoutablement efficaces pour progresser en silence et toute sécurité. C’est sans encombres que nous arrivons au pont surplombant cette étrange lueur verte.

Le capitaine prend un instant pour évaluer la situation avant de faire un geste, mettant ses hommes sur leurs gardes, prêts au combat. Il me confirme que nous ne sommes pas seul et qu’ils ouvrent la voie. En effet, c’est à eux d’agir maintenant, ma mission est achevée cependant je ne peux pas rester seul ici et les laisser s’élancer sur le pont. Il me conseille de ne pas trop m’éloigner et je suis ce conseil à la lettre. Je dois suivre le mouvement et j’encoche à mon tour une flèche. Il y a toujours une possibilité que nous soyons passé devant des groupes de nains embusqués, bien que je n’ai pas trouvé de traces me l’indiquant, et qu’ils nous coupent tout espoir de retraite, ce serait une catastrophe pour notre petite escouade.

D’un geste du capitaine, ils se mettent en mouvement. Trois d’entre eux s’élancent sur le pont, protégés des traits d’arbalètes qui commencent à pleuvoir par une barrière de roche qui se fixe sur eux. Je m’avance avec les archers Sindeldi sans hésiter, répliquant avec eux pour couvrir notre traversée. C’est tellement risqué... Si un mur de bouclier apparait face à nous et qu’un autre surgit derrière nous, nous serons coincé sur ce maudit pont, tout juste bon à nous faire canarder.

Nous n’avons plus le choix de toute manière, il faut avancer et j’apporte ma pierre à l’édifice, je bande mon arc et guette le moment où un nain sort de sa cachette pour nous tirer dessus. Tirer en courant n’est pas un exercice facile, il demande une cadence régulière de pas et de souffle pour ne pas être gêné par le mouvement. Je vois une barbe, pointant son arme vers nous. Je fais un plus grand pas, retiens mon souffle et décoche mon projectile avant que mon pied ne touche à nouveau le sol. J’ignore si il fait mouche, les archers à mes côtés tirent à leurs tours tandis que les murs de roches devant nous interceptent la majeur partie des projectiles adverses. Nouvelle salve, un de nos bouclier est touché cette fois mais il continue d’avancer alors que nos tirs semblent à nouveau réduire le nombre d’ennemi en face. Je jette un regard par dessus mon épaule, toujours inquiet à l’idée qu’on nous coince sur ce pont. Le mage cesse soudain d’avancer et pose une main au sol. Je crois d’abord qu’il est touché jusqu’à ce qu’une forêt d’épieux surgit à la fin du pont. Plus de nouvelles salves après ça, nous ralentissons l’allure pour avancer en trottinant. Le blessé recule pour laisser sa place à un nouveau bouclier et nous arrivons au bout du pont pour constater les dégâts causés par le sort du messager. Le sol est déformé et cinq corps de Rakhaunens gisent au sol tandis que des traces de sang au sol s’éloignent.

Je me tourne le capitaine, attendant ses directives, il faut admettre que son équipe est efficace, il ne m’avait pas menti. Il envoie quelques hommes surveiller le périmètre et désigne un cadavre en me demandant si c’est bien ça qui grouille sous terre.

« Un nain, oui. »

Répondis-je simplement tout en m’approchant du corps, je peux enfin prendre le temps de les observer avec plus d’attention tandis qu’il ordonne qu’on apporte deux corps avec nous.

Leurs armures sont en métal, d’une qualité remarquable. Il en est de même pour leurs armes, ces Rakhaunens détiennent un vrai savoir-faire. Je décide de récupérer une arbalète et les carreaux que je peux trouver, il est possible que ça me soit plus utile si une attaque de la cité a bien lieu. Je récupère également une de mes flèche que je retrouve intact. Nous nous mettons ensuite en route vers Nessima avec une marchandise de forte valeur, deux cadavres de nain et plusieurs témoins qui ont vu ce qu’il se trouve dans l’ancienne cité. Le résultat est à la hauteur du risque, il semble que Sylënn a eu raison de le prendre. Sur le chemin du retour je prend le temps, cette fois, de masquer les traces de notre passage. J’ai tendance à croire que si ils n’ont pas avancé, c’est qu’ils attendaient des renforts. Sylënn m’a affirmé pouvoir condamner les autres accès vers la cité alors si il y a une chance qu’ils ne connaissent pas le chemin vers l’accès restant autant ne pas leur faciliter la tâche.

Au fil de mes rencontres avec ces nains je peaufinais ce que je pouvais estimer sur eux. Désormais je sais qu’ils ont un excellent équipement. Je n’ai toujours pas rencontré de mages, augmentant de ce fait la probabilité qu’ils n’en ont pas. Enfin, cette dernière rencontre me fait penser une chose. Bien qu’individuellement ils savent se battre j’ai l’impression qu’ils n’ont aucune expérience dans le domaine de la stratégie et de la tactique militaire. Ils auraient eu mille fois la possibilité de nous mettre sérieusement en difficulté, voir de nous abattre. Aucune embuscade, un simple groupe d’archer placé un peu bêtement. Un stratège nous aurait coincé sur ce pont entre deux salves, nous n’aurions rien pu faire. Même le fait de penser que nous ne reviendrons pas était une erreur stratégique. Si comme je le pense ils n’ont pas de notions d’attitudes à adopter lors d’une bataille alors c’est une opportunité pour nous. Il faut retourner à Nessima prévenir le Géneral qui cette fois sera forcé de prendre la menace au sérieux.


(( - Récupère une arbalète Rakhaunen et des carreaux. Récupère une flèche intact
- Masque les traces de notre passage sur le voyage retour))

Re: L'Ancienne Cité de Sanssitr

Posté : ven. 10 avr. 2020 11:39
par Yurlungur
...

Et le voyage reprit. Si Yurlungur, dans les premiers temps de ces marches souterraines, avait trouvé le décor parfaitement fade, répétitif et ennuyeux, à l'inverse des paysages qu'on pouvait admirer en traversant l'Ynorie, le Royaume Pâle ou les plaines du Naora, elle commençait à remarquer des détails qui la distrayaient un peu plus. À l'instar de ces enfants qui, à chaque minute, voudraient demander “quand est-ce qu'on arrive ?”, elle ne pouvait survivre à un aussi long voyage sans disposer de remèdes et de divertissements au morbide ennui du parcours. Elle ne voulait pas discuter, cependant, car non seulement les Rakhaunens étaient peu loquaces, mais elle craignait aussi un point de côté et refusait absolument de laisser transparaître un signe de faiblesse devant ce peuple de brutes et de bourrins. Elle aussi, elle pouvait en être une. C'était juste un peu plus long à prouver, mais c'était certainement le cas, si elle voulait.

Ainsi, à défaut de pouvoir admirer la pâleur d'un bouleau ou compter les aiguilles d'un épicéa, à défaut de contempler l'océan toujours calme aux alentours du Naora, et ses fureurs qui parfois venaient jusqu'aux portes de Dahràm, à défaut de respirer un air frais et de repérer les effluves d'une rose ou d'un bourbier, elle commençait à repérer d'autres signes qui, peut-être, rendaient depuis toujours ces voyages plus agréables aux Rakhaunens.

Déjà, il y avait le dessin des cassures dans les boyaux creusés à même la roche. Ceux-ci n'étaient pas si droits, et suivaient les lignes de force et de tension qui s'exerçaient sur les formidables structures géologiques dont elle ne pénétrait qu'une infime fraction. La roche, par endroits, était cisaillée avec une grande précision, qui indiquait qu'une main rakhaunen en était responsable ; à d'autres, c'était une grotte plus naturelle, parcourue de stalagmites et de stalactites, au-dessous desquelles s'étaient formées des flaques, à mesure que l'eau lentement y gouttait.

Il y avait aussi les champignons, dont l'allure et la texture étaient plus diverses qu'elle ne l'aurait cru. Leur couleur était variable, la plupart étant d'un blanc terne ou brun, mais certains émanant une discrète phosphorescence bleuâtre, comme des cristaux magiques. Yurlungur, incapable de s'expliquer un tel phénomène, qui l'avait pourtant bien aidée dans son duel contre les trois assassins Rakhaunens, s'imaginait effectivement que cette lumière était d'origine arcanique – qui sait, peut-être les fongus savaient-ils manier une forme primitive de sorcellerie ? Cela l'effrayait et l'intriguait à la fois. Elle distinguait ceux qui étaient ronds, habitant parfois en bande de dizaines d'individus sur le sol d'une caverne, et qui n'émettaient pas de lumière, et ceux qui poussaient en feuillets le long des parois, desquels émanait parfois cette curieuse lueur.

Enfin, il y avait les grottes immenses qu'ils traversaient quelquefois, les gouffres infinis qu'ils longeaient rarement, les quelques hurlements de bêtes qui résonnaient au loin, l'obscurité qui abrite les songes et les cauchemars... À mesure qu'elle s'approchait du terme de son périple hypogéen, elle commençait à les apprécier. Mais la surface lui manquait. Elle n'était pas un nain cendré, ni même un nain tout court. Si elle commençait à goûter aux beautés souterraines, celles-ci n'étaient pas mesurables à la satisfaction de n'être plus enfermée sous un dôme, et elle oublierait bien vite la saveur devant les plaisirs terrestres d'être à la surface, avec le ciel comme seule limite.
***
Peu à peu, elle s'était accordée à l'horloge des Rakhaunens, et lorsqu'une halte fut ordonnée, elle en fut à peine surprise. Il n'y avait ni soleil ni étoiles pour se repérer dans la journée, mais néanmoins le rythme était établi, depuis des siècles sans doute, et les chefs devaient savoir comment estimer à quel moment s'arrêter, et quand reprendre. Néanmoins, malgré la marche épuisante, malgré la nécessité de se reposer, de nombreux Rakhaunens ne tenaient pas en place et s'exerçaient, l'un contre l'autre ou sur des piliers rocheux et des sacs de paille, à donner des coups, écraser, trancher, transpercer de carreaux d'arbalète. Ils étaient proches du but.

Sans monter directement sa tente, Yurlungur, entraînée par cet élan général de combativité, proposa à son guide d'aller s'entraîner à l'arbalète contre des cibles placées à l'autre extrémité d'une petite caverne. Elle laissa consciencieusement de côté les carreaux d'excellente facture qu'elle possédait – ils seraient bien plus utiles le jour de la bataille et elle ne souhaitait pas les abîmer avant l'heure – et chercha à atteindre sa cible de son arme de poing. Elle était un peu moins précise que le Rakhaunen à ses côtés, mais tirait plus vite, son arme étant plus aisément rechargeable et bien moins encombrante, ainsi accrochée à son poignet gauche. Mais ce n'était pas son bras principal et elle avait plus de difficultés à viser, et le Rakhaunen, après une dizaine de tirs envoyés sur des bidules à forme elfique élancée, lui sourit avec orgueil.

« Bonne tueuse à la dague, mais moins à l'arrrbalète ! remarqua-t-il. Tu dois t'entrrraîner, ça viendrrra. »

Elle opina du chef et ils récupérèrent leurs carreaux plantés pour une nouvelle salve, alors qu'il continuait à parler.

« Une technique Rrrrakhaunen peut fairrre trrrès mal aux elfes, avec nos arrrbalètes. Je ne l'ai pas apprrrrise, mais ceux qui accompagnerrront notrrre Rrroi savent fairrre vrrriller leurrrs trrraits. Les elfes n'y surrrvivrrront pas ! »

L'assassine haussa un sourcil.

« Faire vriller ? Mais pourquoi ?
- Eh, rrréfléchis. Le carrrrreau pénètrrre avec plus de forrrce dans la chairrr, et cause des douleurrrs terrrribles. Les elfes ne savent pas encaisser la douleurrr, pas comme les Rrrrakhaunens. »

Elle opina du chef et considéra son arme sous un angle nouveau. Faire vriller les carreaux... C'était une sacrément bonne idée. Le carreau, en tournant ainsi, devait lacérer les chairs : les blessures devaient être plus sévères et causer des souffrances affreuses à celui qui en était la cible... si tant est que le tir réussît. Elle se doutait bien que seuls les tireurs d'élite des Rakhaunens savaient employer ce genre de technique, qui pouvait tout aussi bien faire manquer sa cible à l'arbalétrier. Une flèche qui tourne, ça n'est pas aussi précis qu'une flèche bien droite...

Elle réfléchissait à une façon de mettre le trait en rotation. Elle tira normalement : le carreau partait bien droit, naturellement, pour se ficher de l'autre côté de la caverne sans avoir beaucoup dévié, mais avec une puissance moindre que ce qu'elle visait. Avec précaution, de sa main libre, elle encocha un carreau et le fit tourner manuellement sur son fût juste avant de décocher le trait. Le résultat était assez médiocre : le trait tourna un instant, avant de se stabiliser sur une trajectoire rectiligne et de s'enfoncer dans la cible. Elle fronça les sourcils, et réessaya, sans plus de succès.

Le Rakhaunen à côté l'observait avec attention. Après cinq ou six essais de la sorte, il précisa :

« Je ne sais pas comment nos arrrbalétrrriers prrrocèdent, mais je peux te donner un conseil : ils n'utilisent pas d'empennage. »

Yurlungur s'arrêta et l'écouta attentivement. Pas d'empennage... ? Pourtant, presque tous les carreaux en avaient. Mais Vodoâr continuait son explication, tout en montrant à la jeune fille comment cela fonctionnait sur sa propre arme.

« L'empennage serrrt à stabiliser la flèche lorrrs de son vol. Si tu tirrres un carrrreau empenné, il ne pourrrra pas vrrrriller. C'est ce qui rrrrend cette technique aussi difficile : les tirrrs sont moins prrrécis, et ceux qui s'y essaient rrrrates souvent leurrr cible. »

Elle hocha de la tête. Certains des carreaux qu'elle possédait n'en avaient pas, quelques uns seulement : elle s'entraînerait avec ceux-là. Laissant Vodoâr récupérer ses propres carreaux, elle encocha un de ces traits et, dès qu'il fût revenu, tenta à nouveau de faire tourner le carreau sur le fût avant de décocher. Cette fois-ci, il lui sembla que la vrille dura plus longtemps, sans toutefois parvenir encore en rotation à la cible – qu'elle manqua lamentablement – mais c'était un bon début. Elle tenta quelques essais supplémentaires, se rendant compte de la difficulté principale : il fallait mettre la flèche en rotation, mais retirer rapidement sa main avant de décocher, au risque de perdre un doigt : dans l'intervalle, le trait avait largement le temps de perdre de sa rotation et la vrille ne fonctionnait qu'une fois sur trois, et souvent seulement sur une première partie du vol. Après une dizaine d'essais infructueux de la sorte, dont un seul parut transpercer un peu plus efficacement le mannequin de fortune établi comme cible, Vodoâr lui indiqua qu'il s'arrêtait là, et la laissa seule avec l'instruction de ramener la cible quand elle aurait fini.

Elle continua avec persévérance, mais sa volonté diminuait petit à petit. C'était inefficace : elle était obligée de faire tourner le carreau en montant sa main droite au-dessus de l'arbalète d'Aethalin, car la faire passer par-dessous était beaucoup trop dangereux et peu pratique, mais cela la déstabilisait et diminuait nettement la précision de ses tirs, en sus d'être d'une efficacité toute relative dans la mise en vrille du trait. Elle repensait aussi aux indications de Vodoâr, au fait qu'il s'agissait d'une technique d'élite : elle ne s'était certes pas exercée tant que ça à l'arbalète, mais elle ne pouvait admettre, maintenant qu'elle avait tenté de maîtriser cette technique, qu'elle s'arrêterait ainsi. Sa fierté devant le guide Rakhaunen était en jeu.

Après un ultime coup manqué, elle souffla fortement par les narines pour se calmer, mit un carreau sur le fût et le fit tourner sans décocher, et constata qu'il perdait toute sa rotation très rapidement. En réitérant l'expérience quelques fois, elle sentit le découragement poindre. Comment faisaient les arbalétriers du roi ? C'était impossible. Face à la déconvenue, elle ne cherchait pas d'autre méthode, et voulait croire que ces vrilles tenaient plus de la légende qu'autre chose – mais en même temps, pourquoi Vodoâr aurait-il menti ?

Avec un peu de rage, elle donna un coup dans l'un des bras de l'arbalète et, par mégarde, décocha le trait, qui partit en vrillant dans le décor. Elle écarquilla les yeux de surprise et ramena son arme entre ses mains, comme un bébé.

« Flûte. J'espère que je ne l'ai pas abîmée. »

Et en même temps, la vrille, elle ne l'avait pas inventée. Le trait était parti avec une rotation, certes légère, mais réelle, et un peu plus durable que les fois d'avant. Avec précaution, elle encocha un nouveau trait et, au moment de tirer, donna un petit coup dans le bras droit de son arbalète. À nouveau, mais avec moins d'ampleur que la fois d'avant, le trait parut vriller légèrement.

En effectuant quelques essais supplémentaires et en observant son arme plus que la cible qu'elle visait, elle commença à comprendre. En donnant un coup léger sur le bras de l'arme, la corde devait vibrer un peu de droite à gauche, avec une fréquence élevée, et si l'on décochait le trait presque immédiatement après, la vibration de la corde se transmettait à la flèche, qui pouvait alors partir en vriller. Afin d'en augmenter l'efficacité, il ne suffisait pas de donner un coup horizontal sur l'armature : c'était bien en créant une vibration diagonale que celle-ci pouvait transmettre une rotation importante au carreau.

La jeune fille s'exerça encore pendant une longue demi-heure, tentant des coups plus ou moins brutaux, plus ou moins inclinés, tout en prenant soin de ne pas abîmer l'arbalète : mais celle-ci était conçue avec un bois si souple que l'opération n'induisait aucune déformation. Il semblait presque qu'elle avait été façonnée dans ce but. Yurlungur commençait à doser efficacement la vrille, qui restait un peu artisanale, et qui n'admettait toujours pas les empennages, comme elle put rapidement s'en rendre compte. Cette méthode avait pour avantage de rendre les tirs bien plus rapides qu'avant, plus naturels dans le mouvement, et lui laissaient l'opportunité de viser un peu mieux.

Soudain, Vodoâr revint.

« Ah, tu es là ! Viens, ne trrrraîne pas, il y a un prrroblème. »

Elle récupéra la cible et le suivit à travers le campement Rakhaunen jusqu'à un attroupement au centre duquel un Rakhaunen furieux rugissait dans son dialecte incompréhensible. Vodoâr lui traduisit ce qu'elle entendait, et ce qu'elle avait dû manquer.

« Il y a eu un vol en arrrrrivant. Brrrolfun, là, c'est le cuistot, il était en trrrain d'entrrreposer les vivrrres dans une caverrrne et il a rrremarrrqué qu'il en manquait et qu'on lui en avait piqué pendant qu'il avait le dos tourrrné. »

Le dénommée Brolfun avait l'air d'inclure à son discours une pléthore de fioritures injurieuses que Vodoâr ne jugeait pas bon de traduire, ce qui rendait sa version bien plus compacte. Mais le cuistot finit par remarquer la jeune fille et pointa un doigt accusateur vers elle.

« L'étrrrangèrrre ! Où étais-tu, toi, quand un grrredin qui mérrriterrrait d'êtrrre écarrrtelé a volé de la nourrriturrre pourrr nos trrroupes ? Ce n'est pas un Rrrrakhaunen qui a fait le coup. Nous savons où nous nous rrrrendons, nous savons que nous devons vaincrrrre la verrrmine elfe ! Aucun Rrrrakhaunen n'aurrrait trrrahi cette cause. Alorrrs, parrrle ! Où étais-tu ? »

Des regards suspicieux se tournaient vers elle alors que Brolfun parlait, mais Vodoâr vint à sa rescousse et précisa :

« Elle était avec moi, nous nous entrrraînions, comme vous tous. Yurrrlungurrr, prononça-t-il non sans difficulté, est aussi valeurrrreuse que nous tous. Elle nous aiderrra à anéantirrr les elfes ! Elle est innocente. »

Une vague rumeur s'établit au sein de l'assemblée, qui cherchait à juger la véracité des dires de Vodoâr. Sentant toujours une certaine haine dans ces regards qui lui étaient adressées, la jeune fille décida de prendre la parole pour se défendre directement, d'une façon qui, elle pensait, était celle des Rakhaunens.

« Je ne vous ai pas volé de nourriture, et j'éviscérerai ceux qui m'accuseront de ce crime sans preuve, comme j'ai éviscéré ceux qui tentaient de s'en prendre à moi lâchement en pleine nuit. »

Le souvenir devait encore être net dans l'esprit de la troupe, car les chuchotements s'apaisèrent.

« Je vous montrerai ma bonne foi, en vous aidant à nouveau. Je vous trouverai un coupable, et je vous l'amènerai, sans doute plus mort que vif. Et je laverai cet affront qui m'est fait, conclut-elle en adressant un regard assassin à Bolfrun. »

Une rumeur d'assentiment parcourut les soldats, et Bolfrun se renfrogna, avant de se rapprocher d'elle alors que les Rakhaunens se dispersaient.

« Le coupable, j'espèrrre que tu le trrrouverrras... Mais comment ? Comment s'assurrrer que ce n'est pas toi ? Tu es toute maigrrre, tu dois avoirrr besoin de nourrriturrrre...
- Je surveillerai l'entrepôt. S'il manque quelque chose, ce sera de ma faute, improvisa-t-elle : mais si quelqu'un vient pour piquer quelque chose, je l'abats. Ça te va ? »

Le cuistot, peut-être soulagé de s'en sortir à si bon compte après avoir entendu comme une menace de mort dans les paroles précédentes de la “Tranche-vie”, acquiesça, et retourna à son travail. Yurlungur récupéra ses affaires et installa sa tente à proximité de l'entrée de la petite caverne dans laquelle les Rakhaunens entreposaient leurs vivres. C'était une grotte sans issue, encombrée de caissons, et dont l'entrée était facilement surveillée en s'y postant. Bolfrun seul et ses commis étaient censés pouvoir s'y rendre pour distribuer de la nourriture : le cuistot lui fit comprendre que ceux-là étaient hors de tout soupçon.

Yurlungur, sur les indications de Bolfrun, chercha à proximité de l'entrepôt, où s'était produit le vol : mais elle ne parvint pas à repérer de traces dans le sol. Il y avait bien des marques de pas de Rakhaunens, mais elle n'arrivait pas à les suivre bien longtemps, les confondant les unes avec les autres, quand elle ne se méprenait pas tout simplement en considérant des traces naturelles dans la roche. Alors qu'elle menait cette courte enquête, un autre Rakhaunen accourut, lui intimant de venir voir.

Un des commis avait été étranglé et son cadavre abandonné à la lisière du campement. À nouveau, une petite assemblée s'était approchée et observait le meurtre avec autant de rigueur que d'inquiétude. On voyait encore les marques de doigts longs qui s'étaient imprimés sur son cou, en-dessous de son visage devenu livide et de ses yeux qui semblaient presque encore vivants. On lança quelques regards à l'assassine, mais celle-ci n'avaient ni les doigts assez longs, ni la poigne assez forte pour commettre un tel crime. Ce n'étaient pas non plus les empreintes d'un Rakhaunen, dont les doigts étaient bien plus courts et boudinés.

Le chef de la troupe indiqua que des tours de garde seraient mis en place, suspectant la présence d'un monstre quelconque, mais la plupart des Rakhaunens murmuraient à propos de légendes d'esprits d'elfes qui les assassineraient dans leur sommeil. La tension avait monté d'un cran au sein de l'avant-garde, et Yurlungur regagna l'entrée de l'entrepôt avec une certaine nervosité.

Ainsi elle commença à monter la garde. Mais malgré sa vigilance, elle sentait le sommeil poindre, et imaginait sans mal quelles conséquences il y aurait à une nuit blanche, fût-ce pour la bonne cause. Il lui fallait trouver une autre solution. En fouillant parmi ses affaires, elle en sortit finalement sa corde, réfléchit quelques instants, puis sourit.

Elle en fixa une extrémité à une stalagmite de l'autre côté de l'entrée, la tendit à une dizaine de centimètres au-dessus du sol, et attacha l'autre à son propre poignet avant d'éteindre sa torche et de s'allonger. Elle pourrait dormir ainsi : dans l'obscurité, même avec la vague phosphorescence des champignons, la corde était invisible, et un intrus se prendrait les pieds dedans au moment d'entrer, la réveillant aussitôt. Et si le pillard amenait une source de lumière, cela la réveillerait également... Toute fière d'elle, elle trouva rapidement le sommeil, oubliant la présence sur le campement d'un étrangleur professionnel.
***
Son stratagème fonctionna à merveille. Au beau milieu de la nuit, quelqu'un trébucha sur la corde et s'étala devant l'entrée de l'entrepôt en émettant un petit cri : aussitôt, la jeune fille se releva et aperçut une silhouette sombre et élancée qui s'introduisait à l'intérieur. Elle se releva brutalement et lui courut après, chutant à son tour lorsque la corde encore attachée à son poignet la tira brusquement en arrière. Grommelant, elle la détacha et pénétra à l'intérieur. Il n'y avait plus aucun bruit. La silhouette avait disparu, et Bolfrun accourrait.

« Que se passe-t-il ? Le voleurrr est venu ?
- Oui, je crois que je l'ai vu entrer. Faites garder l'entrée. On va fouiller partout. »

Bolfrun partit réveiller un de ses commis pour surveiller l'unique sortie et accompagna l'Ombre dans ses recherches. Il vérifièrent partout, dans tous les recoins et derrière chaque caisse, tonneau, caisson. Il n'y avait rien. Bolfrun commençait à se méfier.

« Tu es sûrrre qu'il est entrrré ? S'il y avait un piège, il a dû rrreparrrtirrr... Je perrrds mon temps. De toute façon, il ne manque rrrien, conclut-il avant de se détourner. »

Yurlungur se renfrogna sans trouver quoi répondre. Elle était certaine d'avoir vu cette silhouette, et la silhouette était venue dans l'entrepôt... Mais il n'y avait aucune autre issue. Ou avait-elle rêvé ? Elle se réveillait à peine... Tant pis. Retournant à l'entrée, elle remit son piège en place et chercha à se rendormir, mais elle continuait à grommeler dans sa barbe et cela la maintenait vaguement éveillée.

Elle jetait de temps en temps des regards obstinés vers l'entrée de la cave. On la connaissait bien : elle était suffisamment têtue et imbue d'elle-même pour croire des illusions qu'elle aurait entraperçues et nier l'évidence qu'il n'y avait rien à trouver dans la réserve. Ou alors c'étaient des esprits d'elfes ? (Billevesées,) sourit-elle en refermant les yeux, et en jugeant intérieurement qu'elle, elle n'était pas idiote au point de donner crédit à de telles superstitions. Certes, elle ne disposait d'aucune théorie valide qui puisse expliquer les vols et le meurtre, ainsi que le déclenchement du piège, la silhouette et sa disparition mystérieuse, mais c'était un détail.

Soudain, de longs doigts se refermèrent sur son cou, et elle ouvrit les yeux, stupéfaites, ramenant ses mains vers la poigne qui commençait à la serrer. Devant elle, il n'y avait rien : l'assassin se cachait au-dessus d'elle, derrière, et maintenait sa prise avec une fermeté inouïe. Elle suffoquait et aucun son ne parvenait à sortir de sa gorge. Ces doigts étaient longs, bien plus longs que ceux d'un homme normal, et avaient une force surprenante : mais le pire, c'est qu'ils étaient froids, durs comme la pierre, à peine vivants – et la prise se resserrait, menaçant de lui broyer sa nuque si fine.

Elle eut enfin un réflexe salvateur et disparut dans les ombres, échappant à ces mains qui claquèrent dans le vide, et réapparut à un mètre, se retournant vers la... chose. C'était un être humanoïde d'une maigreur maladive, au teint fort pâle et aux yeux brillant d'un éclat terne. Ses membres étaient longs et ses doigts, surtout, qu'il ramenait à présent à lui de surprise, sans savoir où les placer, étaient affreusement filiformes. Toutefois, s'il pouvait vaguement ressembler à une silhouette d'elfe de loin, son visage au nez écrasé et au crâne allongé vers le ciel comme si on avait tenté d'écraser un vrai homme pour produire ce monstre et sa taille fine comme celle d'une princesse kendrane, si fine qu'on en voyait les os qui ressortaient sous la peau, cela le rendait proprement ignoble.

Les deux monstres se considéraient donc l'un l'autre, peut-être également surpris, l'un de ce qu'il venait de se passer, l'autre de ce qu'elle venait de dégoter. Lui fut plus rapide à réagir et prit la fuite.

« Au voleur ! Au voleur ! À l'assassin ! Au meurtrier ! hurla la jeune fille en brandissant son arbalète vers sa cible. »

Elle tira la langue pour viser dans le noir et, voulant mettre en application sa dernière technique, donna un léger coup contre le bras de l'arme au moment de tirer. Ce fut un ratage monumental : il était heureux qu'aucun Rakhaunen ne fût encore levé pour y assister. Le trait, avec une grâce infinie, s'envola vers les hauteurs en bourdonnant au lieu de vriller, frappa une stalactite, vibra un peu dans les airs, puis piqua au sol.

« Zut, commenta sobrement la jeune fille avant de retirer rapidement le piège à son poignet et de se lancer à la poursuite de la créature. »

Elle le coursait et, heureusement, il n'allait pas bien vite : mais il avait l'air de connaître le réseau de cavernes et voulait probablement profiter de l'obscurité pour semer la jeune fille. C'était sans compter sur la hargne de celle-ci, pour qui un bon ennemi est un ennemi mort, se fût-il rendu par ailleurs. Il n'était guère surprenant qu'elle s'entendît aussi bien avec les Rakhaunens.

Il s'approcha d'un promontoire et se mit à l'escalader avec une agilité exceptionnelle : ses bras, musclés malgré leur anorexie, le propulsaient aisément vers le haut, profitant de sa légèreté. L'assassine le poursuivit en accélérant, de plus en plus furieuse. Il n'était pas encore blessée, mais elle ressemblait à ces fauves qui pourchassent leur proie, excités par l'odeur du sang : elle, elle ne savait pas exactement ce qu'elle cherchait, si ce n'était la victoire. Il n'y avait pas beaucoup plus de réflexion en elle que chez un prédateur, et alors qu'elle grimpait le long de la paroi en reprenant les mêmes prises que son gibier, seule l'idée de transpercer ce corps grêle d'un vireton d'acier lui fournissaient des forces en conséquence.

Le Tyroglon dut se rendre compte de la ténacité de la jeune fille, et changea de méthode : sous ses yeux, il s'infiltra dans une faille entre les roches, une brèche minuscule qui reliait deux galeries et qu'il traversait par des efforts de contorsionnisme. Elle était incapable de se glisser dans un espace aussi exigu : mais cela ralentissait aussi la course du Tyroglon et, profitant de son incapacité momentanée à éviter les coups, elle brandit à nouveau son arbalète dans la fissure et tenta à nouveau de le percer d'un trait vrillant.

Elle ne parvint pas bien à déterminer si le carreau avait effectivement vrillé, mais il transperça sans difficulté la jambe du Tyroglon au moment où celui-ci s'extirpait du passage emprunté, et s'effondrait au sol en hurlant comme une bête sauvage. Yurlungur aurait pu rugir de plaisir mais elle fut interrompue par l'arrivée d'un Rakhaunen, qu'elle reconnut rapidement comme étant Bolfrun.

« J'ai trouvé votre voleur, annonça-t-elle triomphalement, mais il s'est glissé de l'autre côté de cette faille, indiqua-t-elle. Vous connaissez les galeries : comment le rejoindre ? Vite ! »

Son ton se faisait impérieux, redoutable : il était hors de question que sa cible lui échappe. Son honneur d'assassine, en quelque sorte, était en jeu. Bolfrun, à moitié réveillé, lui fournit quelques indications pour rejoindre la galerie adjacente et elle l'abandonna aussitôt, repartant à toute allure pour contourner la paroi.

Elle arriva rapidement au Tyroglon qui se traînait au sol, continuant d'être d'une discrétion effarante. Il était sur le point de gagner une seconde faille et, sans tarder, elle brandit son arbalète et fit partir un trait qui vrilla en l'air pendant quelques instants avant d'atteindre sa cible en plein dans le dos. Le Tyroglon s'effondra au sol dans un râle de douleur. Elle s'approcha de lui et l'acheva à la dague, se redressant, très fière d'elle.

Mais maintenant, que faire ? La tension retombait. C'était presque dommage. N'y avait-il pas un autre Tyroglon qui puisse faire son apparition, ou une autre bête à abattre ? C'était bien dommage.

Vodoâr accourut enfin, accompagné de deux autres Rakhaunens dont l'un devait être un commis de Bolfrun, et lorsqu'ils eurent dûment constaté le décès de la créature, la chargèrent sur leurs épaules pour la ramener au cuistot au campement.

« Nom de Zeus ! s'exclama Bolfrun. Un Tyrrrroglon... J'aurrrrais dû m'en douter. Il mangeait nos champignons ! »

Il embarqua la créature pour la dépecer, remerciant une dernière fois Yurlungur qui retourna tranquillement se coucher après avoir récupéré ses carreaux tirés, et avoir inspecté la caverne, où elle décela effectivement dans la paroi quelques failles au creux desquelles le Tyroglon avait pu se cacher sans qu'on suspecte que quelque chose s'y glisse.
***
Le lendemain “matin”, la marche reprit. Profitant du voyage pour discuter un peu avec son guide, Yurlungur lui demanda :

« Hier, Bolfrun a juré sur un nom... C'était qui ?
- Ah, ça ! C'est notrrrre dieu. Il nous guide verrrrs la morrrrrt des elfes, une morrrrt brrrrutale et violente, carrrr ils ne mérrrritent que ça. Ils ont été nos bourrrrreaux pendant des siècles, et nous serrrrons les leurrrs à prrrésent. C'est le dieu de cette guerrrrre que nous menons ! Tu verrrras peut-êtrrrre des cadavrrrres d'elfes au buste fendu en deux : ne t'en étonne pas, c'est ainsi que nous le rrrreprrrésentons. »

Elle opina du chef, un peu surprise par une telle violence dans le discours, mais juste un peu. Ça ressemblait à une vision particulière de Thimoros.

« Et vous ne priez pas les autres ? Phaïtos, Yuimen, Moura... »

Vodoâr haussa un sourcil interrogateur, ce qui signifiait chez le peuple Rakhaunen une expression de méfiance et de suspicion.

« Je ne connais pas ces noms. Il n'y a que nom de Zeus. »

Elle haussa des épaules. Ça ne faisait rien. De toute façon, elle-même, elle ne priait plus trop les Dieux, et elle avait appris qu'ils changeaient d'un monde à l'autre.

« D'ailleurs, certains d'entre vous portent des armures avec ce métal noir, là, mais pas tous. Qu'est-ce que c'est ?
- Metal êtrre Mithrrril noirrr. Métal puissant, fait de lave et de mithrrril, seuls les meilleurrrs guerrriers peuvent en porrrter. »

Elle opina du chef à nouveau et se tut, observant avec un intérêt marqué ces armures lourdes. Ça lui irait très mal : elle était incapable de porter décemment de tels objets, qui l'encombreraient énormément. Certes, ça la rendrait probablement invincible, à peu près, mais elle ne pourrait plus bouger, esquiver, toucher... En revanche, ce qui l'intéressait davantage, c'étaient les armes forgées dans ce même mythril. Un jour, peut-être...
***
Vers la fin du voyage, ils atteignirent des galeries plus larges, comme s'ils retrouvaient une cité souterraine, comme s'ils retournaient à Khaz-Kheral : à ce détail près qu'ici, l'architecture était loin d'être aussi massive et carrée. C'était l'élégance de cavernes ornées de délicates statues érodées et effritées qui prévalait, certaines ressemblant curieusement à des arachnides. Il n'y avait pas de doute possible. Ce n'était plus le domaine des Rakhaunens : c'était le fief perdu des Shaakts de Sanssitr, la cité cachée sous les profondeurs de Nessima, le caveau des ambitions de ces elfes noirs qui avaient disparu pour toujours sous la lame des gris, et dont l'héritage avait été émietté, enseveli, effacé de l'Histoire, comme celui des Rakhaunens. Jusqu'à aujourd'hui.

Yurlungur sentait comme un lent frisson qui lui parcourait l'échine. Dans les ténèbres de ces galeries, c'était effectivement une page de l'Histoire qui s'écrivait. Les analogies avec la prise de Treeof étaient nombreuses, bien qu'il semblait qu'ici le sac serait plus sanglant. Il ne s'agissait pas de conquérir un domaine et son peuple : il s'agissait de le remplacer, de les exterminer.

Elle commençait presque à douter du bien-fondé d'une telle entreprise d'anéantissement. Cette brutalité extrême, ce refus total des compromissions... Cela ressemblait aux tactiques de la Reine noire, celle-là même qui avait asservi le peuple libre de Dahràm et contraint ses pirates à la pire servilité. Mais le règne des Sindeldi était-il meilleur ? Elle ne voulait pas y penser.

Pour se dédouaner de sa participation au massacre qui se profilait, pour éviter de regarder dans les yeux ce qui, même pour les êtres habitués à tordre la réalité sous le poids de leur orgueil, restait d'une violence morale inouïe, elle se disait qu'elle n'y pouvait rien, et qu'elle n'était qu'un pion, un grain de sable dans cette entreprise qui était fondamentalement menée par les Rakhaunens. On ne pouvait plus les arrêter. La guerre, à présent, devait être consommée, comme un mariage dont les fiançailles funestes s'étaient conclues il y a deux millénaires entre les deux civilisations rivales. Si elle se retirait maintenant, ça aurait autant d'effet que de soustraire une goutte à l'océan, et espérer qu'il s'évanouisse : ainsi chacun collabore au pire et soulage sa conscience.

Vodoâr lui confirma que les ruines étaient une ancienne cité elfe, ajoutant que c'étaient les lointains ancêtres des Eruïons qui l'avaient bâtie. Elle hochait de la tête en continuant à parcourir ce grandiose tombeau, jusqu'à ce que le commandant l'invite à rejoindre sa troupe personnelle. Elle acquiesça en lui souriant et se mit à parler à voix basse au commandant et à ses soldats, sans même le remarquer :

« Sibelle et Jorus sont peut-être déjà arrivés à Nessima, et ont pu prévenir la commandante Sindel. Elle sait qu'il y a une cité Shaakt sous la ville... Il faut se méfier. Si jamais nous tombons sur des éclaireurs, il est hors de question de les laisser s'enfuir. Armez-vous d'arbalètes, conclut-elle en montrant la sienne, déjà chargée, et préparez-vous à monter des embuscades sur ceux qu'on repérera. »

Elle était prête à partir mais demanda au commandant, plus personnellement :

« Je suis probablement plus discrète que vous tous, vous savez. Vos armures vous contraignent, bien qu'elles vous rendent redoutables : vous ne serez pas aussi agiles que moi, quoique plus solides. Si vous voulez, je vous précéderai d'une dizaine de mètres, en éclaireur. Vous m'indiquerez par des signes la voie à suivre dans les galeries. »

C'était, contrairement à ce qui avait précédé, plus une proposition qu'un ordre, et elle laissait au commandant le choix de la tactique à mettre en place.

(((Tentative d'apprentissage de la CC “Vrille”)))

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