7.
Arlün resta quelques minutes interdit devant son bout de fromage. Son museau lui intimait de ne pas y toucher comme si c'était de vieux restes pourris. Mais il prit son courage à deux mains et décida de faire confiance à Toshki. Il alterna méthodiquement entre le fromage et le pain. Le goût était très fort et insolite, et il était trop sur le qui-vive à cause de l'odeur pour bien l'apprécier, mais il devait avouer que le mariage des deux ajoutait une dimension nouvelle au simple morceau de pain.
Il but enfin son verre d'eau. Ce n'était pas l'eau fraîche de chez lui mais elle semblait saine.
Il n'était pas sûr de combien de temps s'était écoulé à cette opération, mais après s'être repu et reposé, il avait le choix entre dormir dans le calme jusqu'au lendemain, ou se lever et aller écouter les musiciens dans la grand'salle bruyante et olfactivement surchargée.
Il choisit évidemment la deuxième option.
Le volume sonore global n'avait pas diminué. Les musiciens étaient sur scène. Arlün tenta de se rapprocher péniblement, mais là où les thorkins l'avaient dévisagé lors de son arrivée, ils semblaient maintenant l'ignorer et faire comme s'il n'existait pas. Il eut même l'impression que certaines discussions en langue commune passaient en langue des nains à son approche.
Mais il lui fallait à tout prix atteindre la scène pour distinguer la musique.
Apparemment, les musiciens s'accordaient encore entre eux. Puis le tambour commença à rouler de son instrument, d'abord lentement, puis de plus en plus rapidement. Nains et naines n'y prêtaient pas tous attention, mais plusieurs têtes se tournèrent, comprenant que le concert allait commencer. Le volume sonore s'intensifia. Arlün pouvait sentir un rythme ternaire qui se mêlait à un rythme binaire pour créer un motif syncopé qui suggérait déjà une mélodie. Il vit le chanteur faire un signe de la tête et moins d'une mesure après, tout le monde rentra d'un coup.
Tout le monde : l'homme qui soufflait dans une sorte de corne en cuivre avec des touches qui s'activaient et faisaient ressortir un son puissant, très limpide, très mélodieux. Un flûtiste qui paraissait plus jeune que les autres musiciens et qui survolait les autres avec des trilles légères et extrêmement rapides. Le chanteur qui alternaient des notes longtemps tenues et à l'inverse des phrases très rapides comme le flûtiste. Et enfin, un nombre incalculable de nains et de naines dans le public qui semblaient connaître la chanson et la reprenaient en choeur.
Arlün dut se boucher les oreilles pour continuer à suivre, ce qui lui valut plusieurs regards de désapprobation. Impossible d'être discret quand il dominait la foule de son mètre soixante.
Il y avait une trame centrale presque jouée à l'unisson par tous les musiciens, chanteur inclus. Très vite, on avait envie de battre du pied, c'est d'ailleurs ce que faisait la moitié de la salle. Mais chaque musicien rajoutait ses propres ornementations selon son instrument, avec clairement une part belle faite à la vitesse d'exécution, avec des motifs imbriqués dans des motifs en une spirale presque sans fin... jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible d'aller plus vite. Les moments de silence complet, de pauses, étaient très rares, mais d'autant plus percutants.
La chanson se termina, il y eut des rires et des applaudissements, on recommanda des bières puis le chanteur se mit à parler et à conter une histoire tandis que les instrumentistes continuaient d'entretenir un discret fond sonore.
*
Deux heures plus tard, Arlün rentrait s'effondrer dans son lit avec l'impression d'être devenu à moitié sourd. La musique naine était une musique qu'on encaisse avec le corps.
Il n'avait pas tout saisi car beaucoup de chansons utilisaient la langue naine ou contenaient des références qui lui échappaient. Mais il avait compris que le groupe chantait l'épopée d'une famille de nains sur plusieurs générations. Ils creusaient la montagne, fondaient la ville, Mertar sans doute ?, luttaient contre les incidents dans les mines, les monstres, les autres races, faisaient face à des deuils, des pertes, mais aussi à des mariages, des fêtes, des victoires. Et puis à défaut des paroles qui lui échappaient, il avait ressenti les émotions dans la musique.
De nombreux passages parlés servaient à faire la liaison entre les chansons qui elles étaient plus intemporelles, cristallisaient des expériences plus quotidiennes, plus générales. La première avaient été très enjouée mais les suivantes étaient très variées. Le rythme restait rapide et entraînant mais le thème et la mélodie pouvait être plus mélancolique. Et comme les nains de la taverne semblaient déjà connaître ce cycle, la salle vibrait souvent à l'unisson de leurs multiples voix graves. De quoi réveiller et faire vibrer chaque fibre de son corps.
Arlün, en fermant les yeux, entendait encore les rythmes et les mélodies qui s'étaient gravées dans son esprit. Aussitôt, il se releva pour fixer sur son luth les harmonies qu'il avait réussi à voler à l'oreille. Il était trop fatigué pour s'entraîner longuement à faire voler ses doigts sur l'instrument à la façon des nains, mais il pouvait au moins retrouver les gammes et les accords utilisés à gros traits. Puis, satisfait, il s'effondra de nouveau, pour la nuit.