Le Couvent des Soeurs du Saint Livre

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Haple Mitrium
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Re: Le Couvent des Soeurs du Saint Livre

Message par Haple Mitrium » dim. 24 mars 2024 13:08

Verdict


La Révérende-Mère accouru mettre un terme au combat. Non pas que cela était bien nécessaire puisque ni l’une ni l’autre des combattantes n’avaient l’énergie de poursuivre l’affrontement. Tout juste eurent-elles la force de s’extirper des débris qui entravaient leurs mouvements avant qu’un attroupement de leurs consœurs les eût rejointes, ajoutant à la confusion de leur esprit assommé le bruit de protestations effarées devant le saccage du rucher et de l’étable….

Le premier réflexe d’Haple fut de trouver son adversaire du regard ; plus pour s’assurer qu’elle était hors d’état de nuire que par souci pour son état. Hermance s’était remise sur pied avant elle et la dévisageait. Son visage était impénétrable. Haple, inconsciemment, s’était attendue à y trouver la rage qui avait si souvent transformé l’humaine en image de violence incarnée lorsque Haple l’avait défiée par le passé. Mais, comme lors de leur dernière séance d’entraînement, l’issue intensément brutale semblait en avoir effacé toute trace d’émotion belliqueuse de son visage. Les piqures d’abeilles avaient, elles, laissé leur marque…

Rassurée, la novice laissa retomber la pression et s’autorisa, un temps, à se laisser porter par les évènements. D’abord, la Révérende-Mère demanda le silence. Certaines parmi les plus anciennes des Sœurs se turent et d’autres attendirent que la commande soit relayée par la sombre voix de Sœur Nacota. Avec un hochement de tête exprimant sa gratitude à sa sœur, l’humaine gracile s’avança vers les deux protagonistes du jour et, après avoir marqué une pause réflexive, délivra un jugement qui firent frémir les oreilles pointues de l’elfe blanche :

- Sœur Haple, vous avez été reçue par vos Sœurs et avez démontré l’étendue impressionnante de vos capacités. Le mur ouest de l’étable et la moitié du rucher en attestent…continua-t-elle, accompagnée d’un murmure d’approbation mécontente de l’auditoire. Néanmoins, les dégâts que vous avez occasionnés sont précisément révélateur d’un manque de maîtrise qui pourrait vous être fatal à l’extérieur de ces murs. C’est pourquoi ces prouesses martiales ne sauraient me convaincre de votre aptitude à faire face aux épreuves qui attendent une Collecteuse…
- Mais…s’exclama l’intéressé abasourdie par ce verdict qui lui nouait l’estomac.
- Révérende-Mère, l’enfant a fait ses preuves. Si c’était une autre qui avait fait montre de ce niveau de ruse et de maîtrise des fluides, il n’y aurait pas de doute sur…
- Nacota, je ne partage pas ton empressement à voir notre jeune novice exposée aux rigueurs d’un monde hostile. Cela ferait d’elle la plus jeune des nôtres à encourir pareils dangers au nom de notre confort matériel. J’ai été claire sur ce point à maintes reprises.
- Révérende-Mère…

C’était la vieille Rosemonde qui avait interpellé avec douceur celle que les doyennes avaient installée aux commandes de leur communauté monacale. Elle attendit que l’autre tourne son visage blafard et lui fasse signe de poursuivre.

- Plus que les efforts physiques et les sorts magiques dont Sœur Haple nous a fait le spectacle… Plus que les dégâts qu’elle a occasionnés… C’est la combativité et l’ingéniosité face à une adversaire qui lui était supérieure qui fait d’elle une Sœur digne de rejoindre le rang des Collecteuses.

Devant le silence respectueux de ses consœurs et l’écoute attentive de leur cheffe, l’Ancienne poursuivit :

- Dehors, on est toujours dépassée par les évènements. Il y aura toujours un adversaire plus puissant ou mieux préparé. Composer avec la situation de manière à tirer un avantage tactique de nos capacités inférieures, voilà le secret de la survie de nous autres Collecteuses, acheva Rosemonde en ayant soin d’appuyer sur la fin de son argumentaire et de rappeler ainsi qu’elle était bien placée pour savoir de quoi elle parlait puisqu’elle avait elle-même été de celles qui s’aventuraient dans le vaste monde à la quête des ressources qui manquaient à la sororité.

Un murmure d’approbation parcouru alors l’auditoire qui encerclait la Révérende-Mère et les deux combattantes. Un murmure auquel fit écho un frisson d’émotion traversant le buste avachi de la novice durement éprouvée… Chose inédite, des sœurs de tout âge semblaient partager l’opinion de l’Ancienne : aussi bien les traditionalistes que les fidèles des Sœurs Nacota et Nétone. Peut-être était-ce cela qui amena la Révérende-Mère à réviser son jugement :

- Soit, j’entends la voix des Sœurs du Couvent et, à travers elle, la volonté de Zewen. Sœur Haple, déclara-t-elle de toute sa hauteur après avoir de nouveau plongé son regard dans ses yeux abrutis de fatigue, conformément à nos coutumes, vous êtes mandatée par vos Sœurs d’une lourde tâche. Vous aurez désormais comme devoir de quitter le Couvent pour en servir les intérêts à l’extérieur. Une première mission vous sera assignée par…
- Nini…
- Non, Sœur Nacota, avait-elle interrompu sa sœur qui faisait un pas en avant pour se porter volontaire, les missions de collection ont toujours été assignée par une Collecteuse. Sœur Rosemonde, vous voudrez bien vous en charger ?
- Oui, Révérende-Mère.
- C’est décidé, donc. Sœur Haple, revenez victorieuse de votre première mission et vous serez, de fait, devenue une Collecteuse du Couvent des Sœurs du Saint-Livre. Ainsi Zewen l’a voulu.

L’assemblée avait repris la formule machinalement pour certaines, pieusement pour d’autres tandis que Haple, elle, sourire en coin, formulait avec satisfaction en son for intérieur :

(Ainsi Haple l’a voulu).

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Haple Mitrium
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Re: Le Couvent des Soeurs du Saint Livre

Message par Haple Mitrium » mer. 12 juin 2024 16:02

(((Dans les épisodes précédents...:
1: Haple est bannie d'Anorfain pour avoir tuée sa mère à l'enterrement de son père et se retrouve à l'Est des Duchés..

2: Ses compagnons de voyage pensent que son arrivée dans le duché des montagnes la place en grand danger, et que certaines personnes sont à sa recherche.

3: Suite à un rêve étrange dans lequel elle voit le sacrifice d'un agneau par son berger qui l'offre à un loup, Haple rencontre un travailleur saisonier, M. Pulchinel, en chemin vers Beauclair et décide de se joindre à lui pour le voyage.

4: Parvenue à Beauclair, Haple se fait prendre en embuscade par deux magiciennes puissantes, les Soeurs Nétone et Nacota (PNJ), qui capturent l'adolescente et lui font perdre connaissance en l'intoxiquant à la Douce Féérie.

5 : Haple se réveille au Couvent des Soeurs du Saint Livre avec un mal de crâne carabiné et aucun souvenir de comment elle est arrivé là: Quid des évènements à Beauclair! La Soeur Nétone lui révèle que Nacota et elle croient avoir découvert en l'adolescente une "Elue" et qu'elle l'ont conduite au couvent pour sa protection. Leur suspectant des intentions plus sombres, Haple prend la décision audacieuse de joindre les rangs des religieuses pour les espionner.

6: Haple découvre que les Soeurs Nétone et Nacota mènent des expériences suspectes et qu'elles s'en cachent de leur soeur aînée, la Révérende-Mère Ninïoton (PNJ). Elle convainc donc celle-ci (dans l'ignorance) de l'envoyer en mission loin de sa protection, à l'extérieur du Couvent, où elle espère que ces dernières se révèleront au grand jour. Mais pas avant d'avoir démontrer ses aptitudes martiales à sa supérieure.

7: Haple s'entraîne et affronte la Soeur Hermance (PNJ) en combat singulier pour prouver sa valeur. Celle-ci fait preuve d'une malsaine attirance à son égard et la domine de sa force à la moindre occasion mais Haple sort victorieuse grâce à sa ruse. Au prix, cetes, de la destruction de la moitié du rucher du Couvent par ses soins... Néanmoins, elle obtient ce qu'elle voulait : une mission à l'extérieur du Couvent qui, si elle s'en acquitte, la confirmera comme appartenant au corps des Collecteuses, ces soeurs qui sillonent Yuimen à la recherche de ressources manquant au Couvent. Mais ce sont surtout des réponses à ses questions concernant les Soeurs Nétone et Nacota qu'elle cherche à rapporter de cette future aventure...
)))



Départ pour la mine



Haple, assise en tailleur au calme de sa cellule ombragée, rejouait le dénouement de son baptême du feu sur le rideau noir de ses paupières fermées. Une fois le verdict favorable rendu par la Révérende-Mère, la congrégation s’était petit à petit disloquée, certaines des religieuses restant sur les lieux pour commenter l’ampleur des dégâts et les réparations qui devraient être effectuées hâtivement avant que l’hiver ne les surprenne. Rosemonde ne faisait pas partie de celles-ci et, avec un unique et bref regard de regret en direction du rucher mis à mal par l’impétuosité de la jeune elfe, lui avait fait signe ainsi qu’à Hermance de la suivre au couvent.

Les trois femmes avaient marché en silence, adoptant rapidement un pas synchrone qui avait rythmé leurs cogitations concernant les évènements qu’elles venaient de vivre… Pour sa part, Haple avait rapidement tourné la page et s’était demandé ce que l’avenir lui réserverait. En quoi consisterait cette première mission qui, si elle la réussissait, devait entériner son nouveau statut ? Plus important encore, les Sœurs Nacota et Nétone mordraient-elles à l’hameçon maintenant que Haple allait de nouveau être amenée à parcourir les Duchés, loin de l’influence protectrice de leur Révérende-Mère de sœur… ? La jeune novice avait beau être encore un peu sonnée par la retombée d’adrénaline et, accessoirement, un rondin de bois ou deux, il ne lui avait pas échappé que les deux magiciennes avaient manifesté un empressement révélateur à s’impliquer dans la décision de Ninïoton concernant la première mission de la future Collecteuse.

Haple avait dû attendre d’être parvenue à l’infirmerie du Couvent pour obtenir des réponses à ses questions. Tout en soignant ses diverses contusions, égratignures et piqures d’abeilles, la Sœur Rosemonde les avait informées sans ambages de la décision qu’elle avait prise en marchant. Toutes deux partiraient ensemble puisque leur destin semblait avoir été lié depuis l’arrivée de Haple au Couvent et « marqué par Zewen lui-même du sigle de ces affrontements dont on ressort grandies ». Haple aurait la charge de la mission et serait seule responsable de son issue. Hermance l’accompagnerait en tant que représentante des Collecteuses ; elle l’observerait, l’assisterait et, le cas échéant, lui viendrait au secours si la mission devait prendre une tournure dangereuse.

La brune avait accepté l’assignation avec respect et dignité. Haple, l’ayant entendu s’exprimer au sujet de l’Ancienne, doutait de la sincérité de cette façade mais ne s’inquiétait pas excessivement des états d’âme de la belliqueuse humaine. Il y avait du bon à se savoir en compagnie de cette féroce combattante et… Haple doutait qu’elle s’autoriserait trop de brimades à son égard compte tenu du piquant dont elle avait fait preuve aujourd’hui.

(Et des conséquences pour elle-même s’il m’arrivait quelque chose sous sa garde.)

Avec un soupir décontracté, l’Hinïonne décroisa les jambes et bascula en appui sur ses mains pour se relever. Ces pauses méditatives la laissaient toujours un peu ankylosée et Haple entama sa routine d’étirements pour remettre ses articulations en mouvement.

(Aller chercher du charbon à la mine… une mission pour une bêcheuse, ça…)

Les doigts entrecroisés, paumes vers le plafond, les bras dans l’alignement de sa colonne vertébrale, elle haussa aussi haut que possible les épaules.

(Enfin, au moins c’est le meilleur charbon qui soit, d’après l’Ancienne).

Une main sur le haut du crâne, elle laissa la tête tomber de côté jusqu’à ce que les muscles de sa nuque se tendent tout en observant de travers la seule peinture sur bois qui ornait la pièce.

(« le charbon minéral permet de réaliser une encre sans comparaison avec celle tirée du charbon de bois : on en tire les ténèbres les plus pures, seules dignes de représenter la manifestation de Zewen à travers les fluides d’obscurité » … soit)

Puis, elle répéta l’étirement de l’autre côté en dressant une dernière fois la liste de ce dont elle pensait avoir besoin lors de l’expédition.

(De la nourriture pour trois jours, des vêtements chauds et résistants, mon briquet et l’amadou, la carte de l’Ancienne avec le chemin vers la mine… l’étui pour protéger la carte)

Revenue à la verticale, Haple enroula machinalement sa nuque puis son dos sur elle-même jusqu’à ce que ses bras balancent à hauteur de ses chevilles.

(Oui, il y aura bien un jour complet de voyage pour l’aller et le retour et au moins un jour sur place… trois jours de provisions, c’est bien, pas la peine de se surcharger)

Lorsque ses grands dorsaux furent suffisamment étirés pour permettre à ses doigts d’effleurer ses orteils, l’elfe se redressa en douceur. Elle se dirigea vers son coffre de rangement petit à petit, réveillant la souplesse de ses jambes au moyen d’une première fente avant, puis d’une deuxième. Parvenue à destination, libre de mouvement et fraîche d’une nouvelle énergie, elle en sortit un grappin soigneusement rangé qu’elle avait acheté à un marchand de passage au Couvent.

(Ca pourra m’être utile dans la mine.)

Le fixant à l’extérieur de son sac de voyage, elle observa à nouveau la tente et la fourrure de Gakhaï que la Sœur Intendante lui avait fournies pour l’expédition. Elle hésitait à les emporter, se disant qu’elle était jeune et qu’elle pouvait bien se passer de ces conforts. Son sac aurait alors été plus léger… ce qui serait toujours appréciable. Mais, une fois n’est pas coutume, elle se rangea à la sagesse de ses aînées et plaça le matériel prêté avec le reste de ses affaires.

Achevant ses dernières flexions de genoux et tours de cheville, Haple contempla, pensive, sa gourde de magique et la ceinture à laquelle était attachés sa baguette et son tambour de mendiant. Elle savait qu’elle devrait espérer ne pas avoir à s’en servi et pourtant… elle n’attendait que d’y être forcée car ce serait sans doute possible pour confronter les Sœurs Nétone et Nacota et, enfin, percer au jour leurs machinations !

Avec la certitude de la jeunesse, Haple, prête à en découdre avec le monde enfila sa ceinture d’arme, fixa sa gourde magique à sa bretelle gauche et enfila les sangles de son sac de voyage avant de laisser derrière elle sa cellule de novice.

>>>Suite : 2/11
Modifié en dernier par Haple Mitrium le mer. 19 juin 2024 11:17, modifié 1 fois.

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Re: Le Couvent des Soeurs du Saint Livre

Message par Haple Mitrium » lun. 17 juin 2024 11:20

Troc


- Donc si je comprends bien, vous êtes sortie victorieuse d’un affrontement avec un serviteur de cire…
(Oui)
- … et d’une harpie…
(Oui)
- …et vous maintenez qu’il n’y avait personne d’autre sur les lieux que Sœur Hermance et vous ?
()
- Oui.

Alors que les portes du couvent étaient à portée de bras, la Révérende Mère avait insisté pour la contre-examiner une dernière fois. Elle avait visiblement du mal à accepter la version des faits présentée par la ménestrelle et soutenue par une Hermance fidèle à sa promesse. Pour cause, comme cette dernière l’en avait informée lors du combat de la veille, une harpie ne s'attaquait normalement pas à une personne de sexe féminin…

Mais Haple n’avait pas dévié de sa version des faits, tentant maintes fois de faire dévier la Révérende-Mère sur le sujet du butin récolté et de son entrée au rang des Collecteuses, en vain. Alors finalement, la mère-religieuse accepta qu’elle ne tirerait pas plus des deux jeunes femmes :

- Très bien, soupira-t-elle en poussant la grande porte du couvent, présentez-vous à la Sœur Rosemonde et remettez-lui votre collecte. Elle vous expliquera le privilèges et responsabilités des collecteuses.
- C’est donc officiel ; je suis une collecteuse ?
- Naturellement, conclu tristement la Révérende-Mère en la dépassant sans se retourner.

Haple n’en croyait pas ses oreilles. Pendant tout le chemin du retour, sa supérieure avait tourné autour du pot… mais c’était confirmé : elle avait réussi sa mission et rempli son objectif personnel ! Elle était libre de se joindre aux missions de collecte ou de partir seule à sa guise – les Sœurs Nétone et Nacota ne résisteraient pas longtemps à la tentation de profiter de cette nouvelle exposition de l’« élue » de leur cœur, s’amusa la ménestrelle, bravache.

Elle contourna le mur d’enceinte en direction de l’étable, Hermance à ses côtés et l’ânesse guidée par la bride.

- On est donc doublement consœur, Collecteuse Haple.

Haple détectait un soupçon de taquinerie dans la voix de l’humaine. C'était la première fois depuis deux jours qu’elle manifestait autre chose que de l’apathie ou du sérieux ; le retour dans le périmètre rassurant de leur communauté ravivait son ancien caractère… Haple n’était pas sûre que ce soit une bonne nouvelle mais accueillit néanmoins ce changement avec opportunisme :

- Il faudra alors que je me mette au niveau. Là-bas, au campement... amorça-t-elle avant de faire une pause à la vue du visage de l’humaine s’assombrissant et de rectifier le tir : disons juste que je dois beaucoup ma survie à la chance et au concours de circonstances qui a vu mes adversaires s’affaiblirent mutuellement avant que je ne les affronte.

- Oui… concéda la Collecteuse expérimentée, mais tu as vaincue le tas de cire par toi-même et, dans une certaine mesure, tu t’es positionnée intelligemment en attendant… le bon moment pour engager ton second combat.

Alors qu’elle faisait référence à la posture pacifiante que l’elfe avait adoptée tandis qu’elle-même s’était retrouvée seule en prise avec Pulchinel, l’humaine avait lancé un regard sombre devant elle : un regard de reproche qu’elle n’osait destiner à celle qui l’avait malgré tout sauvée après coup. Haple saisit l’ambiguïté de son sentiment. Elle commençait à entrevoir les nuances de la psychée adulte…

- Attendre que ton adversaire soit affaibli et que ta propre position soit fortifiée est toujours une bonne tactique. Tu t’es bien battue, confirma Hermance, et… je n’aurais pas mieux fait.
- Peut-être est-ce qu’on pourrait s’entraîner ensemble alors ? proposa Haple qui avait cette idée en tête depuis que l’autre avait bâti l’ébauche d’un pont entre elles.
- Peut-être… mais d’ici-là…

L’humaine ne finit pas sa phrase mais fit un signe de tête en direction de l’étable devant laquelle elles étaient arrivées. Haple constata sans l'ombre d'un remord que le mur Ouest était toujours défoncé. Les rondins qui étaient tombés du toit par sa faute avaient été rangés sur le côté et les box avaient été évacués conduisant à ce que les plus petites montures partagent leur enclot à deux. C’est ainsi qu’elle dut conduire l’ânesse à un box qui abritait déjà un poulain pour l’y délester de son mord et de sa lourde charge.

- Laisse, je m’en occupe, lui offrit Hermance d’un ton neutre.

Haple ne se fit pas prier. D’autant plus qu’elle n’avait aucune idée de comment prendre soin d’une monture et, surtout, qu’elle avait hâte d’aller trouver la Sœur Rosemonde. Elle se contenta donc d’endosser les paniers contenant le fruit de sa mission de collecte (humph…c’est lourd !) avant de se diriger d’un pas irrégulier mais conquérant vers l’étude de l’Ancienne.

Par chance, Haple connaissait bien les habitudes de sa maîtresse en runes et l’y découvrit en pleine séance de calligraphie méditative :

- Sœur Rosemonde, je vous dérange ?

L’Ancienne se retourna brusquement au son de sa voix et un sourire de soulagement fugace effaça l’inquiétude qui avait un peu plus creusé les traits de son visage parcheminé… avant que celui-ci ne retrouve rapidement sa sage et douce neutralité.

- Pas du tout. Ravie de vous voir de retour et… hasarda-t-elle avec son regard porté sur les paniers que Haple posa sur la table ronde en bois massif de l’étude, je vois que vous ne nous revenez pas les mains vides.
- Mission accomplie ! claironna Haple, rayonnante. Du charbon de la mine du Fleuve Blanc. Vous auriez pu me le dire que c’était là-bas d’ailleurs, poursuivit-elle sur un ton faussement accusateur, cela m’aurait évité de nourrir de faux espoirs à chaque ruisseau !
- L’orientation est une compétence cardinale des collecteuses, Sœur Haple, se contenta de répondre la doyenne.
- La Révérende-Mère doit donc avoir jugé que j’ai fait mes preuves sur ce terrain : elle m’a confirmé mon nouveau statut de collecteuse.
- Naturellement. Tu as rempli ta part du marché : tu sembles à même d’affronter les rigueurs des missions de collecte.
- A ce propos, je rapporte d’autre matériaux dont je pense qu’ils seront utiles au Couvent, annonça la ménestrelle d’un ton enjoué qui s’apprêtait à déballer non seulement le contenu du deuxième panier mais aussi ses arguments de vente.
- Ah oui ? l’invita Rosemonde à poursuivre.
- Des plumes de harpie – durables et affutées en plus d’être majestueuses – qui sublimeront les œuvres de nos consœurs calligraphes, articula-t-elle avec une bonhommie et une flatterie entendue.
- Voyez-vous cela… ? ironisa l’intéressée.
- De la cire arrachée au corps d’un serviteur d’une Dame Chandelle, poursuivit Haple en enjolivant son argumentaire des connaissances que la Révérende-Mère lui avait fournies sur ces créatures cavernicoles lors du chemin de retour : plus pure et calorique que la cire d’abeille, elle brule à merveille et surtout permettra la confection d’encaustiques sans imperfection pour une luminescence magnifiée !...

La ménestrelle se sentait emportée par un lyrisme de marchande de tapis… que tempéra d’une dose de réalisme la réponse mordante de l’Ancienne.

- La cire d’abeille que ne produisent plus les ruches que TU as détruites. Ce n’est que juste retour des choses que tu en fasses donc don à la communauté, n’est-ce pas ?

Haple marqua une pause. L’Ancienne avait anticipé où l’adolescente voulait en venir : une récompense. Son esprit réfléchit à toute vitesse et réagit au quart-de-tour.

- Qu’est-ce qui compte plus aux yeux du Maître du Temps, la justesse du présent envers le passé ou celle qui prépare le futur… ? proposa-t-elle, sibylline.
- Zewen seul le sait, rejeta Rosemonde en ces mots la direction qu’Haple avait tenté de donner à la conversation pour réduire l’importance de ses exactions passées. Ou bien penses-tu détenir la réponse et résoudre cette question bassement séculière par un argument religieux ?
- J’ai quelque chose dont le couvent à besoin et je demande un juste prix en échange. Point barre, coupa court l’adolescente avec la brutalité et l’impatience caractéristique de son âge que sa nature elfique ne tempérait plus après les épreuves déroutantes qu’elle avait subies ces derniers jours.

L’Ancienne ne se crispa pas. Avec un regard empreint d’un mélange d’affection et de regret, elle tourna le dos à l’Hinïonne et, après un temps de silence, le regard porté au loin à travers la fenêtre qui donnait sur les contreforts des Pieds du Géant, relança formellement la négociation :

- Et que voudriez-vous, Sœur Haple, en échange de ces matériaux ?

Haple y avait bien réfléchi sur le chemin du retour et répondit avec une hâte derrière laquelle transparaissait son excitation :

- De la Douce Féérie.

L’annonce fit sursauter l’Ancienne qui se retourna choquée :

- Certainement pas. Jamais. C’est tout simplement hors de question !

Haple se renfrogna. Elle avait eu en tête de rendre la monnaie de leur pièce aux Sœurs Nétone et Nacota qui l’avaient empoisonnée avec cette herbe neurotoxique.

- Pas de Douce Féérie ; pas de cire.
- Haple…

Après deux nuits d'insomnie et les chocs émotionnels vécus, la fatigue nerveuse l'emportait sur son bon sens et son tact habituels. L’adolescente fixait résolument un point éminemment captivant sur le plancher en bois de la salle d’étude… refusant de lever le regard vers l’Ancienne qui lui refusait ce qui lui revenait de droit !

- Sœur Haple, reprit Rosemonde plus fermement, vous prétendez appartenir au rang de Collecteuse, soyez en digne et montrez vous raisonnable. Soyez adulte.

La dernière formule, dite à voix basse comme un gros mot dont on sait qu’il blessera, fit mouche comme aucune démonstration logique n’aurait pu. Haple cru qu’elle allait bondir … mais se dégonfla tout aussi rapidement. Elle leva les yeux vers la doyenne des collecteuses et s’y vit en miroir : l’image n’était pas flatteuse et finit de vaincre sa résistance.

- Quoi alors… une autre herbe peut-être ?
- Eventuellement, de quoi aurais tu besoin ?
- J’ai récemment eu des douleurs au bas ventre… des douleurs menstruelles, se força à expliciter l’adolescente.
- Ah, je vois, répondit simplement l’Ancienne, je n’ai rien qui puisse les empêcher – il te faudrait de la Nays pour ça et c’est extrêmement rare et précieux – mais si tu en as le courage, je peux te proposer autre chose…

Haple ne répondit pas mais sentait déjà que la porte se refermait sur la négociation : elle ne laisserait pas son courage être remis en question. Pas après en avoir si péniblement fait preuve en mission.

- L’Ortie Vêlevite est une herbe relativement commune dans les environs bien que difficile à identifier. Elle induit des contractions musculaires. Si tu en emploie en local à petite dose sur une longue période, tu habitueras ton corps aux douleurs menstruelles si bien que tu ne les remarqueras même plus. Du moins, nuança-t-elle, elles ne te dérangeront plus autant et ne te distrairont pas en mission.
(Bof…)
- Mais attention, l’avertit l’Ancienne dans sa lancée, à ne pas l’utiliser trop concentrée ! Un distillat ingéré par voie orale ou une poudre séchée sur ta peau provoqueraient d’effroyables spasmes. Vraiment, c’est très dangereux et à ne pas traiter à la légère.

Voilà qui piqua l’intérêt de la ménestrelle ! Elle s’imaginait déjà détourner l’herbe spasmodique en poison et les Sœurs Nétone et Nacota agitées de tremblements incontrôlable.

- Marché conclu.
- Très bien. Alors tu peux descendre ta collecte à la Sœur Intendante. Et n’oublie pas de lui rendre le matériel que le Couvent t’a prêté pour la mission. Ensuite, je te retrouverai à l’infirmerie pour qu’on s’occupe de ces blessures que je voie sur ton bras et ta main.
- Et ma récompense ?

Rosemonde ne laissa pas transparaître sa déception.

- Je déposerai quelques mesures d’Ortie Vêlevite dans ta cellule. Je te laisserai la ranger à l’abri de la lumière et de l’humidité.

Haple opina du chef et remit son lourd fardeau sur les épaules avant de se rappeler que la doyenne des collecteuses était censée lui inculquer les « privilèges et responsabilités » associés à son nouveau statut de Collecteuse selon les dires de la Révérende-Mère.

- Plus tard, Sœur Haple, plus tard, répondit seulement Rosemonde qui commençait à montrer des signes de lassitude.

N’y tenant pas plus que ça, l’elfe se dit que si quelqu’un dans cette communauté avait bien tout le temps devant elle c’était bien elle et l’adolescente Hinïonne qu’elle était se mit en marche vers la porte. Alors, une dernière phrase dans son dos l’arrêta, dite avec hésitation par une Rosemonde plus âgée que jamais :

- Tu sais Haple… on obtient parfois plus en se comportant avec altruisme qu’avec égoïsme. Car les liens qui nous unissent sont plus puissants que toutes les armes et toutes les magies.

Haple sortit, heureuse de l’issue de son négoce, fière de ses victoires martiales et indifférente aux paroles de la vieille femme.

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